• [Nouvelle] Figée dans le temps, figée dans un souvenir.

    [SOS - Indila]

    -« C’est ton copain ? »

    Je me retournais pour faire face à mon interlocuteur, un sourire triste au visage. Je ne voyais pas sa tête, mais pourtant cette personne m’était familière ainsi que cette voix. L'endroit où j'étais était comme brumeux, je ne discernais pas toutes les formes avoisinantes, même mon esprit paraissait comme engourdit et mon cerveau vaporeux. J’étais assise il y a quelque seconde devant une télévision et dont la surface de l’écran formait comme une bulle de savon à regarder ce garçon que je connaissais obtenir une récompense à la plus grande remise des prix artistiques à Berlin : le plus jeune talent et le plus prometteur. Il était plus vieux, il avait enfin fini le lycée, il avait eu l’opportunité de réussir depuis un an, mais pas moi. J’étais encore bloquée dans ce lycée, je traînais le pas dans mes études alors que j’avais un don moi aussi, je n’étais pas parvenue  à obtenir le garçon qui me faisait tourner la tête et voilà qu’il passait à la télévision avec la Renarde en guise de petite-amie. Cette fille ne m’avait jamais inspiré confiance, depuis ma rencontre avec elle, je savais qu’elle me mettrait des bâtons dans les roues, ses yeux félins,  sa chevelure rousse et sa silhouette svelte me le disaient. Et maintenant, les voir s’enlacer dans cette émission ne faisait que me rappeler ma défaite face à cette fille et la tristesse que j’avais enduré. Je savais pourtant que si je voulais, je n’avais qu’à passer à travers cette télévision grâce à la nouvelle application pour les rejoindre et mettre le chaos comme je savais si bien le faire, mais j’étais las, las de toujours courir après ce que je ne pouvais obtenir qu’en attendant. Alors je m’étais résignée à attendre, comme la vie me l’obligeait, je restais enchaînée à cette chose nommée le temps. Je restais à cette fête qui avait réuni toute la famille chez moi, un verre de champagne à la main, en tenue légère mais festive, devant ma télévision, l'esprit embrumé.

    Je répondais inconsciemment à la personne qui m’interpellait tantôt, cette personne et cette voix qui entraînaient une sorte de mélancolie en moi.

    -« Non, Mamie, juste une personne que je connais, juste… »

    Je me réinstallais face à l’écran, un pincement au cœur. C’était à lui de monter sur le podium. Un air grave au visage, il hésitait à monter les marches, comme s’il oubliait quelque chose. Il grimpait lentement, frustrant le public lorsque sa copine lui rappela sa présence en s’agrippant à son bras pour monter avec lui sous le feu des projecteurs.

    -« Ahah, évidemment, mon garçon, tu as oublié ta dulcinée, me moquais-je en ramenant mon verre à ma bouche et en avalant d’une traite le champagne, blessée. »

     Il la regarda un instant et la repoussa en secouant la tête. A cet instant, la voix du présentateur s’emballa :

    -« Mesdames et Messieurs, nous venons d’assister à la fin d’un couple ! »

    Interdite, je fixais avec plus d’attention l’écran après avoir monté le son, attirant l’attention contre mon gré des personnes autour qui se joignit à moi. Nous n’avions qu’une retransmission de vagues chahuts et une caméra qui venait d’être lâchée, voletait maladroitement autour d’eux et renvoyait les images de la dispute.  La Renarde ne comprenait pas, elle s’impatientait, elle perdait le contrôle.  Seul le mot « fini » fut clair et distinct dans les hauts parleurs de ma télévision, le seul qui déclencha un misérable plaisir en moi.

    La jeune fille voyait désormais qu’elle n’était plus qu’une intruse, les larmes aux yeux, elle s’enfuit de la salle, laissant derrière elle un silence pesant. Pour compenser cette aphasie soudaine, le présentateur réanima la soirée :

    -« Eh bien, nous voilà bien, le premier festival de Berlin que vous faites, vous réussissez à le rendre divertissant ! J’ai hâte de voir ce que vous nous proposerez l’année prochaine ! »

    Il sourit, gêné avant de se rapprocher de l’animateur pour se saisir son micro après son consentement. La caméra effectua un zoom sur son visage, son visage qu’il tourna droit vers l’objectif et fixait avec un air sérieux. 

    -« Alice, tu m’entends ? »

    Je me pétrifiai en entendant mon prénom. Inconsciemment, je me retournais pour voir s’il ne parlait pas à quelqu’un d’autre, mais l’expression ébahis des personnes derrière moi disaient tout le contraire. Malheureusement, ils n’étaient pas ébahis par cette nomination, mais plutôt par l’ombre de la Renarde, plantée derrière moi, noire et oscillante, la silhouette d’un couteau à la main. Elle ne bougea pas cependant et avant même d’avoir eu le temps de réagir, une douleur foudroyante m’assaillait, comme si j’avais manqué un morceau de la scène et avais directement avancé vers celle qui m’intéressait. Je lâchais mon verre, se brisant dans un fracas retentissant et posais un genou à terre, souffrante. Je crachais le peu de champagne que j’avais avalé, celui-ci mélangé à un liquide rougeâtre et visqueux : du sang, Mon sang. Je regardais mon ventre, l’objet de ma douleur, et vis une plaie semblable à un couteau, ruisselante, l’arme du crime ombreuse toujours à l’intérieur disparaître tel un nuage de fumée. L’image floue de ma meurtrière ne s’était pourtant pas déplacée, elle était toujours là, sans expression, assistant au spectacle que je lui offrais. La seule différence était que l’ombre de son couteau laissait couler des gouttes s’évaporant comme de la vapeur avant de toucher le sol. Mes mains étaient recouvertes de ce rouge brûlant, la brume dans mon esprit se dissipait et mon regard se tourna vers les ombres qui se rassemblaient autour de moi en oscillant après avoir contourné la silhouette toujours immobile de la Renarde. Je savais maintenant qui elles étaient : les défunts de ma famille. Ils étaient venus pour moi. Je me débattais alors qu’ils me faisaient disparaître lentement comme de la fumée. Je lançais des grands coups de bras dans ces ombres qui passaient au travers inutilement. Je me transformais en fumée, moi aussi je commençais à devenir un souvenir.

    Derrière l’écran, le jeune garçon avait tout vu. Il s’était tourné vers la et fixait intensément l’objectif d’un regard empli de terreur avant de tendre la main à travers l’écran en criant des mots inintelligibles. D’un geste faible, je la saisie et passais de l’autre côté. Alors que j’aurais dû apparaître dans une salle bondée de monde, que des hurlements d’effroi aurait dû se faire entendre des invités de la remise des prix en me voyant tomber dans les bras du gagnant, gravement blessée, j’atterris dans une salle blanche sentant le désinfectant et le médicament où un « bip » sonore résonnait. Tel un fantôme, j’avais vue depuis le plafond sur mon corps inerte relié à une machine lui permettant de vivre. Ce corps qui m’appartenait mais que je ne pouvais contrôler en ce moment même avait vieillit de quelques années, ses cheveux étaient plus longs. Aux côtés de mon corps, un homme blond, d’une vingtaine d’année, une barbe de deux jours, il lui parlait. Il n’attendait pas de réponse, mais cela lui suffisait à en voir son sourire. Il lui tenait la main et avait à la fois un air doux et triste.

    Des larmes coulèrent le long de mes joues. Je me souvenais. J’avais déjà ressenti cette douleur tantôt. Oui, ça m’étais déjà arrivée il y a quelques années déjà. Tout c’était déroulé de la même manière. La Renarde n’avait pas supporté que je puisse être une potentielle rivale de cœur, que je perturbais Alec, ce garçon dont nous étions amoureuses. Elle ne pouvait imaginer une situation dont elle ne pouvait avoir le contrôle. Alors elle avait choisit la méthode la plus radicale et la plus insensée : réduire toute nuisance à l’état de poussière. Et cette nuisance, c’était moi.  Finalement, elle m’avait poignardé de la même manière, bien que le contexte fût différent. Et aujourd’hui, j’étais à l’hôpital, dans le coma depuis déjà 2 ans. De gros sanglots me firent trembler et pleurer. Alec ne m’avait jamais quitté, il était à mon chevet, vieilli, certe, mais toujours là. Je ne l’avais jamais vraiment quitté non plus, j’étais juste prisonnière de mes songes depuis 2 ans, prisonnière du temps qui s’était arrêté pour moi.  Je volais vers Alec en souriant, les larmes aux yeux. D’un geste tendre, je lui caressais la tête et d’un léger murmure, je lui dis à l’oreille que j’étais prête à revenir. Je me sentis glisser dans les bras de Morphée et m’endormit.

    Quelques heures plus tard, une jeune fille se réveillait, affolant positivement les docteurs qui courraient vers la chambre, et ébahissant un jeune homme qui se jeta dans ses bras. Cette fille, d’un sourire fiévreux, lui tapota l’épaule. Elle ressentait de nouveau cette douce envie de vivre et cette emprise sur son destin qu’elle avait enfin.