• Adélaïde s’activait à essayer d’empiler convenablement les cartons que les Duchamps venaient de recevoir le long du mur de l’entrée. En apercevant ce qu’il y avait à l’intérieur, elle ne pouvait s’empêcher de se demander où ils avaient bien pu trouver tout cela. Elle pouvait voir des bijoux, des vases, des couverts en argent, des bibelots de valeur, même des vêtements ! D’où venait tout ce capharnaüm ? Madame Duchamps s’était-elle lâchée sur le shopping cette semaine ? Elle souffla un grand coup après avoir empilé le dernier carton et regarda avec satisfaction l’entrée de nouveau ordonnée et libre d’accès. Elle avait enfin fini son ménage de la journée, elle allait pouvoir aller se repo…

    La porte s’ouvrit brusquement, claquant contre le mur. Elle sursauta, surprise. Devant elle se trouvait Mr Duchamps et sa femme sur ses talons. Il passa devant elle comme si elle n’existait pas tandis que Madame Duchamps tentait vainement de le calmer. Elle s’offusqua intérieurement en voyant des traces de pas qu’ils laissaient sur leur passage dans l’allée toute propre avant d’être prise d’un haut le cœur en sentant l’abominable odeur que son patron promenait avec lui. Elle tourna la tête pour voir ce qui pouvait bien sentir ainsi et vit le dos du mari recouvert d’une substance très semblable à du vomi. Madame Duchamps aurait-elle eut un accident ? Elle ravala sa pensée au moment même où sa patronne l’apostropha en expirant, apparemment irritée par l’attitude de son mari.

    « -Adélaïde, je vous laisse la suite, je n’en peux déjà plus de cette gamine. »

    Gamine… ? Elle n’avait évidemment pas oublié que les Duchamps complotaient contre l’héritage de cette enfant, mais elle avait imaginé qu’ils l’avaient finalement… Elle secoua la tête pour faire disparaitre ces innommables pensées. Venait-elle vraiment d’espérer la mort de cette petite ? Elle s’en voulu, cette fillette n’était en rien coupable de son malheur, personne n’y pouvait rien si elle en était venue à détester les enfants. Elle attendit un moment que la nouvelle résidente passe la porte pour l’accueillir mais personne ne vint à sa rencontre. Elle passa la tête au dehors mais ne vit personne. Madame Duchamps avait pourtant bien parlé de l’enfant, non ? Ou alors était-ce seulement son corps inerte ? Elle se raidit rien qu’en se songeant déplaçant et enterrant le cadavre de cette gamine dans le jardin. Non, même si Mr Duchamps lui demandait, elle ne le ferait jamais. Elle se dirigea hésitante vers la calèche abandonnée au milieu de l’allée de gravillon en penchant la tête de tous les côtés pour tenter de voir quelque chose à l’intérieur. Elle s’arrêta à quelques mètres de la calèche. Effectivement, il y avait du mouvement. Elle fut rassurée, ce n’était pas un cadavre. Elle vit une silhouette frêle tenter de descendre par l’arrière maladroitement. Adélaïde fut étonnée de la longueur des cheveux de l’enfant, ils tombaient jusqu’en dessous de ses fesses. Ils étaient magnifiques, d’un noir corbeau profond si on omettait la poussière et les brindilles qui y trainaient. La petite tremblait, elle n’était pas très sûre de sa position ni de son équilibre. Elle réussit tout de même à toucher terre sans tomber lamentablement. Adélaïde l’entendit soupirer de soulagement avant de se retourner. L’enfant se figea instantanément en la voyant. Elle l’observa de haut en bas sans bouger. Adélaïde s’était elle aussi figée en la voyant, non pas parce qu’elle aurait pu connaître cette fille, c’était la première fois qu’elle la rencontrait, mais plutôt parce que son visage était boursouflé et d’un blanc maladif, un de ses bras était sous écharpe et le peu de peau qu’elle pouvait voir était tuméfié ou recouvert de taches bleutées ressemblant fort à des trace de coups ou de blessures. Elle était pourtant jolie si on omettait ces blessures. Minuscule et apeurée, mais mignonne. Au fur et à mesure qu’elle la contemplait, Adélaïde ressentait un pincement au cœur et sa douleur au ventre revenait de plus en plus forte. Son cœur se durcit au rythme de sa souffrance. Son visage se gela en une expression austère. Elle ne voulait pas rester là avec elle, elle voulait rester le moins longtemps avec elle et surtout le moins souvent. Les grands yeux verts de l’enfant étaient toujours écarquillés, ils recherchaient du réconfort, un signe amical pour s’adoucir. Mais c’était tout ce que ne voulait pas donner Adélaïde à cet instant : de l’altruisme. Alors elle se contenta de fixer froidement l’enfant qui n’attendait que de la gentillesse pour se détendre avant de lui parler.

    « -Qui es-tu ? »

    La fillette hésita, balbutia quelques mots incompréhensibles avant de se racler la gorge afin d’articuler au moins une phrase intelligible.

    « -Jeanne Wandel… »

    Sa voix était douce mais aigue. Elle allait pleurer, ses yeux brillaient, mais elle se retint.

    « -Je suis Adélaïde, la servante d’ici. Suis-moi. »

    L’enfant paniqua et se retourna vers la calèche. Elle essayait de faire comprendre quelque chose mais n’arrivait pas à dire un mot compréhensible. Adélaïde fronça encore plus les sourcils et s’avança vers la porte du carrosse. Elle se pencha et vit une valise balancée vulgairement vers le fond. Elle comprit que ça devait être celle de la fillette. Elle se courba encore plus et attrapa d’un bout des doigts la hanse qui dépassait. Elle tira avec force la valise et la sortit. La callant avec assurance entre ses bras en grimaçant, elle sentit que son dos commençait à en pâtir avec tout ce qu’elle avait dû porter aujourd’hui. Enfin stable, elle referma la porte d’un coup d’épaule ferme et se retourna pour partir en direction de la maison sans attendre Jeanne. L’enfant mis un moment avant de comprendre qu’elle ne l’attendrait pas, c’est seulement lorsqu’elle le réalisa qu’elle s’élança en grimaçant sur les talons d’Adélaïde.

    Elle franchit la porte à la suite de la servante et la suivit dans l’escalier en se faisant toute petite. Elle pouvait toujours entendre l’homme s’énerver dans la maison, quelques pièces plus loin. Elle ralentit en montant les marches, la valise était soudainement bien plus lourde. D’une voix hésitante, l’enfant lui proposa son aide. Adélaïde grogna et grommela un « Non merci, je me débrouille. » Elles finirent par atteindre le palier de l’étage supérieur. Tout était sombre, vieux et très grand. Le manoir était encore plus vaste que celui de Jeanne. En s’imaginant par la suite dans cette maison, elle en eut peur de se perdre et de ne jamais retrouver la sortie. Elle avait intérêt à suivre Adélaïde comme son ombre si elle ne voulait pas finir morte dans un coin isolé de la bâtisse. La servante finit par tourner dans un autre couloir et atteindre une porte solitaire au bout du couloir. Sa seule voisine était une autre porte qu’elles venaient de passer, 4 mètres plus loin pensa l’enfant. Perdue dans ses réflexions, Jeanne ne vit pas Adélaïde s’arrêter devant la porte isolée, elle lui rentra dedans et perdit l’équilibre un instant avant de se stabiliser de nouveau. La servante tourna la tête et la fixa sévèrement. Son expression était sombre, Jeanne avait l’impression qu’elle la détestait mais qu’en même temps elle restait perplexe et le plus détaché d’elle. L’enfant sentait que la servante elle-même ne comprenait pas la haine qu’elle avait envers elle. Elle la surplombait d’un bon 50 centimètres et son regard continuait de s’assombrir, ses sourcils se fronçaient de plus en plus, à tel point que ses yeux en furent fermés aux trois quarts.

    « -Tiens-toi tranquille et regarde devant toi. Et surtout évite de me retoucher à l’avenir, j’ai horreur de ça. »

    Jeanne détourna le regard et se contenta de hocher la tête doucement tout en essayant de contenir les sanglots qui brulaient sa gorge. Quant à Adélaïde, elle essayait de lutter face à sa conscience qui lui hurlait de mieux se comporter avec cette enfant et face à son ventre qui se tordait inlassablement à chaque mot, chaque contact venant de la petite.  Elle tenta de chasser ses pensées et souvenirs et reporta son attention sur ce qu’elle faisait avant. Elle abaissa la poignée d’un coup de coude calculé et entra dans la pièce sans retenue. Cette salle était réservée à Jeanne, c’était la chambre que Madame lui avait conservé si elle venait à habiter ici. Adélaïde avait passé une bonne journée à la dépoussiérer, la lustrer et l’agrémenter de tout ce dont l’enfant aurait besoin. Les draps étaient propres, le tapis épousseté, les vieux meubles plus que communs, presque d’apparence naturellement miteuse avaient été récurés, décapés et de nouveau cirés de telle sorte qu’ils revivaient une seconde fois. Adélaïde ne comprenait pas vraiment pourquoi elle s’était donnée autant de mal, elle ne faisait pas habituellement le ménage avec autant d’ardeurs. La nouvelle de l’arrivée de l’enfant l’avait mise dans un état à la fois d’euphorie et d’anéantissement. Elle passait d’un comportement à un autre sans pouvoir se contrôler. Son mal de crâne dû aux longues heures qu’elle avait passé à pleurer et la propreté de cette chambre en étaient la preuve même. Et maintenant qu’elle avait cette enfant devant elle ces sentiments-là explosaient, se superposaient, se chevauchaient. Ils étaient indépendants et la mettait dans un état de fureur et d’incompréhension totale. Elle avait l’impression d’être balayée par un vent déchaîné. La seule façon d’atténuer cette tempête était de tourner le dos à cette petite et de l’oublier, ce qu’Adélaïde tentait de faire irrémédiablement.

    Pendant qu’elle essayait de faire le vide dans son esprit, elle posa la valise au pied du lit en bois qui se trouvait contre le mur du fond. Elle se redressa en grimaçant après avoir senti un nouvel éclair de douleur dans son dos et prit son courage à deux mains en faisant face à Jeanne. La fillette s’écrasait inlassablement les mains, signe d’anxiété. Elle plongea ses prunelles vertes dans celles noires de la servante et attendit qu’elle ouvre la bouche. Elles se regardèrent ainsi de longues minutes sans bouger avant qu’Adélaïde se pince la lèvre et se décide à rompre ce silence pesant.

    « -Voici ta chambre. Je te fais une brève visite. (Elle reporta son regard sur l’armoire et la commode à gauche et les montra du menton.) Tu peux utiliser ces meubles pour ranger tes vêtements et tout ton petit bazar. Le bureau… (Elle tourna la tête et fixa le meuble en question qui se trouvait juste en face d’elle.) Fais en ce que tu veux, utilise les tiroirs à ta guise, personne n’irait fouiller de toute façon. Si tu as besoin de plus de rangements, tu n’as qu’à me le dire, il y a encore du mobilier à disposition dans la maison qui n’attend qu’à être utilisé. Bien, je vais te laisser ranger maintenant… Je reviendrai te chercher lorsqu’on passera à table. »

    Jeanne ne dit pas un mot, elle se contentait de regarder dans le vide, perdue dans ses pensées. Adélaïde soupira devant une telle aphasie et s’éclipsa silencieusement de la pièce.

     

    L’enfant resta immobile de longues minutes avant de se pencher vers sa valise, la seule chose qui lui appartenait vraiment dans cette maison. Elle retira les sangles qui la celaient et l’ouvrit. Lentement mais sûrement elle prit possession de la chambre en rangeant une à une ses affaires à chaque endroit stratégique de la pièce. Alors qu’elle commençait à se sentir un peu chez elle, elle se figea. Son Rabbit. Où était son Rabbit ? Elle retourna la valise, craignant que la réponse qui lui venait à l’esprit ne soit pas la vérité. Et pourtant, après avoir vérifié chaque centimètre de sa valise, elle ne le vit pas. Sa mémoire se remit en route comme un rouage stoppé par la rouille. Elle se souvint l’avoir laissé tomber sur le palier de l’entrée juste avant d’être assommée par cet étranger. Elle se revit aussi traversant la maison alors que George hurlait en brulant et passer devant son lapin, poussé dans un coin de l’entrée. Elle l’avait vu mais avait été trop terrorisée et obnubilée par son majordome mourant qu’elle n’avait rien fait pour le récupérer. Lui aussi avait été avalé par les flammes, tout comme George. En se remémorant l’incendie, elle fut prise d’une crise de panique. Les meubles dansaient de nouveau et paraissaient immenses face à elle, ils allaient l’avaler. C’était la même crise que celle qu’elle avait eu chez elle, à une seule différence, Mr Lapin n’était pas là pour l’en sortir. Alors elle continuait de hurler de chagrin, de peur, d’anxiété, avachie par terre devant sa valise vide.

     

    Adélaïde se massait le ventre en descendant les escaliers. L’effet que lui faisait cette enfant la rendait mal même physiquement. Plus elle en était loin, mieux elle se portait. Elle se demanda comment elle allait pouvoir gérer ses émotions dans une telle situation. Ne devrait-elle finalement pas partir… ? Elle secoua la tête en signe de désapprobation avec sa propre idée. Elle allait attendre encore un peu et voir comment tout ceci allait tourner. Elle aviserait ensuite. En plus elle n’était pas préparée à changer une nouvelle fois de vie, elle ne se sentait pas encore capable d’affronter le regard des gens. Tout en cogitant, elle se dirigea vers la cuisine pour faire face à Gustave, l’immonde cuisinier de la maison. Et par immonde elle voulait dire…

    « -Oh, Adélaïde, comme je suis ravie de te voir, j’avais justement besoin d’une entrée pour aller avec le rôti de ce soir… Tes cuisses feraient un parfait jambon de Provence… Ricana l’homme en se léchant les babines. »

    Parfaitement immonde. Dérangeant était le mot, surtout au niveau de ses « goûts ». Elle aurait pu croire qu’il rigolait en disant de telles choses, mais son attitude quotidienne prouvait tout le contraire. Elle n’arrivait pas à croire que c’étaient de simples blagues, elle sentait qu’au fond d’elle, elle devait être méfiante et ne pas se rapprocher trop près de cet énergumène. Il inspirait tout sauf de la confiance. La servante grimaça et se redressa avant de le fusiller du regard.

    « -Je vois que tu n’es toujours pas prêt à me vouvoyer. (Elle soupira tandis qu’il soulevait un sourcil d’amusement tout en secouant la tête négativement) Enfin bref, garde tes commentaires pour toi, Gustave, je ne suis pas venue pour écouter tes blagues de mauvais goût.

    -Et que me vaut ta charmante visite ? Demanda-t-il en s’adossant contre son plan de travail et en la fixant d’un air prédateur.

    -Je suis seulement passée te prévenir qu’on a une nouvelle bouche à nourrir, ça s’arrête là.

    -Oh ? Qui ça ? (Ses yeux s’écarquillèrent de surprise et de curiosité.) Pour longtemps ?

    -Une petite que Madame a recueillie. Quelqu’un de sa famille apparemment. Si j’ai bien compris c’est une sorte d’adoption donc elle devrait rester un bon moment, expliqua Adélaïde en haussant les épaules.

    -Ma cousine devenue maman ? (Il éclata de rire) On aura tout vu ! J’espère au moins qu’elle est mignonne la gamine…

    -Hein ? Je ne vois ce que ça ch- »

    Elle n’eut pas le temps de terminer sa phrase qu’un hurlement retenti dans toute la maison, lui glaçant les os. De longs sanglots, des gémissements, une forte complainte qui venait certainement de Jeanne. Adélaïde, toujours les yeux écarquillés avait rencontré le regard de Gustave qui paraissait tout aussi surpris. Elle fit volte-face et courut en direction des escaliers. Elle eut seulement le temps d’entendre la remarque du cuisinier, plus forte que le claquement de ses talons sur le carrelage froid.

    « -Au moins, elle a un charmant cri. »

    Elle n’y prêta que peu d’attention, plus affolée par les gémissements résonnants dans toute la demeure. Venait-on de l’attaquer ? De la poignarder ? Mr Duchamps serait-il en train de l’agresser ? Ou Madame Duchamps ? En tout cas si ce n’était pas ça, elle allait l’être bientôt si elle ne se taisait pas. Ils étaient d’ailleurs certainement déjà en chemin, comme elle ! Elle monta les marches 4 à 4 et fila en direction de la chambre de l’enfant. Elle ouvrit violemment la porte d’où provenait les cris et vit la petite, avachie contre sa valise, hurlant à s’en exploser les poumons. Elle pleurait à chaudes larmes tellement fort qu’elle s’était enclenchée une crise de panique accompagnée d’hyperventilation. La servante ne sut que faire, elle resta immobile devant Jeanne pendant de nombreuses secondes avant de s’approcher lentement comme si elle tentait d’apprivoiser une bête sauvage. Elle hésita à poser ses mains sur ses épaules pour la rassurer, mais se résigna en sentant de nouveau ses douleurs à l’estomac refaire surface. Elle se contenta de demander ce qui n’allait pas. L’enfant se calma légèrement, diminua l’intensité de ses cris afin d’articuler sa complainte.

    « -Monsieur Rabbit… Il… Il est mort… comme George… Il est mort…. Il est mort… Monsieur Rabbit… George… Dans le feu… Ils ont tous mal… Ils sont morts tous les deux... Non… Ils sont tous morts… ! »

    Et elle se remit à hurler et pleurer en répétant sans cesse les mêmes trois mots « Mort, Feu, Seule». Adélaïde voulait absolument que Jeanne se taise, craignant que les Duchamps débarquent et ne s’en prennent à elle. La servante répéta à la fillette de pleurer moins fort, de se cesser ses cris, mais cela ne calmait en aucun cas la petite. Elle continuait de pleurer à chaudes larmes tout en respirant difficilement. Elle était inconsolable.

    Puis ce qu’Adélaïde redoutait arriva, les Duchamps surgirent brusquement dans la chambre, Monsieur d’abord suivit de Madame tout aussi en colère que lui. Il avait changé de costume mais son irritation était restée telle quelle. Il bouscula la servante afin de pouvoir se poster juste en face de la gamine qui avait lâché un hoquet de peur en le voyant. Il la saisit par les cheveux, l’obligeant à se relever. Elle couina et tenta de se débattre, mais l’homme était bien plus fort qu’elle. D’un violent revers il la frappa au visage afin qu’elle se calme, ce qu’elle fit immédiatement. Mais Mr Duchamps n’en avait pas fini là, il était encore remonté à cause du vomi sur sa veste et voulait lui faire payer. Il la reprit par les cheveux et la traina jusqu’au palier, ne la lâchant pas tout du long du trajet. Adélaïde était pétrifiée et ne s’opposa même pas à cette maltraitance, se contentant de regarder la scène sans sourciller. L’homme s’était arrêté devant l’escalier et hésitait à descendre avec la gamine qui criait toujours à chaque fois qu’il tirait sur ses cheveux. Mais comme elle se bornait à toujours pleurer et hurler, il n’eut aucune pitié. Sous le regard épouvanté de la servante, il entreprit de descendre les marches avec toujours la poigne fermement accrochée à la tignasse de la fillette. A chaque nouvelle marche le derrière de Jeanne heurtait le sol, la faisant brailler encore plus. Elle n’avait aucun moyen de se relever et devait endurer les 52 marches avant d’atteindre le rez-de-chaussée. Arrivé en bas, le bourreau ne s’arrêta pas et continua de tirer Jeanne en direction cette fois-ci du sous-sol. L’enfant gesticulait et implorait le pardon de son agresseur en pleurant, mais il n’en avait que faire, il n’avait aucun remord. Il ouvrit subitement la porte menant à la cave et descendit, au plus grand damne de la petite, une nouvelle dizaine de marches. Sa poigne se resserra davantage sur les cheveux de Jeanne, ils étaient bientôt arrivés. Adélaïde suivait toujours cette avancée presque funeste sans protester, Madame Duchamps quant à elle avait abandonné l’idée de les accompagner lorsqu’ils s’étaient dirigés vers de nouveaux escaliers. L’homme renforça sa marche en voyant qu’il s’approchait de son but. Le couloir était sombre et sale, Jeanne pouvait entendre sa robe se déchirer et sa peau se griffer contre les imperfections dépassants du sol. Son cuir chevelu la lançait terriblement, le tiraillement était tout simplement affreux, presque autant que la douleur qu’elle avait enduré dans les escaliers. Finalement son bourreau s’arrêta devant une porte en bois munit d’une petite imposte barricadée par des barreaux en acier. Il l’ouvrit et la balança d’un mouvement de poignet anticipé dans la pièce sombre. L’enfant put enfin se redresser et ses cheveux retrouver leur place initiale, elle sanglotait et n’arrêtait pas de s’excuser. Mais elle ne put se lever, Mr Duchamps était là, bloquant la sortie et la surplombant de toute sa grandeur. Son expression était terrifiante, il était furieux, sa bouche se tordait et ses pupilles s’étaient rétrécies sous la tension. En colère, elle avait l’impression qu’il devenait encore plus grand et plus imposant, comme s’il se transformait. Il se mit à la hauteur de la gamine et prit son menton entre ses doigts.

    « -Bien, maintenant qu’on est arrivé ici, écoute-moi bien, fillette. Je suis ici ce qu’on peut appeler le maître de la demeure, je suis Monsieur Duchamps. Lorsque TU es là, tu te plies aux règles, tu fais en sorte d’être la plus invisible et utile possible. Lorsque JE suis là, tu t’écrases, tu fais le moins de bruit possible, tu ne poses pas de questions et tu essayes de ne pas me croiser dans les couloirs. Tout le contraire de ce que tu viens de faire en somme. (Il s’arrêta un instant pour réfléchir et reprit son monologue.) Tu vois ces chaines derrière toi ? (Il lui tourna de force la tête dans cette direction) Sache qu’elles ne sont pas là par hasard. Si tu as le malheur de me remettre en colère comme tu viens de le faire, je ne serais pas aussi clément et t’attacherai là jusqu’à la fin de t, est-ce clair ? »

    Jeanne balbutia un « oui » presque inaudible, ce qui lui valut une seconde gifle.

    « -Je n’ai pas bien entendu, miss, est-ce clair ?!

    -Oui ! Sanglota-t-elle beaucoup plus fort. »

    Il relâcha son menton avec dédain et prit le chemin vers la sortie. L’enfant se releva, toujours prise de tremblements et commença à le suivre. En l’entendant, l’homme se retourna d’un coup et la poussa violemment en arrière. Ne s’y attendant pas, elle valsa un mètre plus loin sur le derrière, ravivant une fois de plus la douleur de son passage dans les escaliers.

    « -Je crois que je n’ai pas été assez compréhensible, tu restes ici jusqu’à demain et ce n’est absolument pas négociable.

    -Hein ? »

    Il ne lui laissa pas le temps de contester, il sortit et ferma la porte à clé derrière lui. Il balança le trousseau à Adélaïde qui le rattrapa maladroitement et lança à l’enfant avant de partir :

    « Estime-toi heureuse de ne pas être attachée, gamine. Tu ne sais absolument pas ce que je fais de ceux qui restent enchaînés ici. »

    Et il s’éclipsa, laissant Adélaïde pantoise devant la porte fermée et Jeanne emprisonnée, en pleine crise de larmes. La servante resta plantée de longues minutes devant la porte, pétrifiée. Elle n’arrivait pas à comprendre la scène à laquelle elle venait d’assister. Elle n’imaginait pas une seconde qu’on pouvait se comporter ainsi, avec des enfants qui plus est ! La violence avait été telle qu’elle tremblait encore, et pourtant elle n’avait pas été la cible des foudres de Mr Duchamps. Elle trouvait cette attitude innommable, inhumaine et pourtant elle ne pouvait s’empêcher de penser au fond d’elle qu’elle savait ce qui allait se passer, qu’elle s’en doutait. Rien qu’à la façon dont ils voulaient se débarrasser d’elle au départ laissait concevoir qu’ils se comporteraient ainsi. Et quant à elle, elle ne savait sur quel pied danser. Devait-elle se ranger du côté de l’enfant et la soutenir, la protéger ou plutôt  se soumettre aux méthodes d’éducation peu conventionnelles et aux règles des Duchamps ? Dans quel camp y gagnait-elle le plus ? Sans hésiter celui de ses employeurs. Epauler cette fillette ne lui rapporterait rien si ce n’est des ennuis, de gros ennuis. Et puis elle risquait son travail tout de même ! Alors que si elle collaborait avec les Duchamps, elle garderait son poste et solidifierait ses attaches ici. Elle monterait dans l’estime de Madame et Monsieur et aurait même peut-être un peu plus de liberté. Sans compter que cette gamine ne lui rapportait rien de bon, seulement des souvenirs sombres de son passé et une profonde douleur psychique. Comment pourrait-elle la soutenir alors qu’elle est la cause de ce calvaire qu’elle subit à chaque fois qu’elle s’approche?

    La jeune femme regarda un dernier instant la porte avant de s’avancer vers l’imposte dans la porte et regarda entre les barreaux la petite fille toujours à terre. La voir ainsi l’emplie de tristesse et de pitié, ça lui brisait le cœur. Mais c’était ainsi, elle n’y pouvait rien, elle n’y ferait rien. Ce n’était pas ses affaires.

    « -Je reviendrai te chercher dès que ta punition sera levée. A demain matin, annonça Adélaïde à l’enfant avant de partir à son tour, la clé toujours entre les mains. »

    Jeanne avait relevé la tête lorsqu’elle lui avait parlé, dans ses yeux se reflétait une profonde tristesse, une puissante détresse, comme si toute sa vie n’avait été que perpétuelle catastrophe. Mais… Ce face à face avec Mr Duchamps avait été traumatisant au point de faire une tête pareille ? Adélaïde continua de s’interroger pendant de longues heures sans le vouloir.


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