• La calèche tremblait à chaque petit gravas passant sous les roues tandis que la jeune femme tentait tant bien que mal de rester sur la charrette arrière tout en se retenant d’éternuer à cause de la paille qui venait s’écraser contre son dos et chatouiller ses narines. Sans compter sa valise qui menaçait de valser d’un moment à l’autre hors du transport. Elle avait très envie de grogner, mais étant donné que ce vieux fermier lui avait gentiment proposé de la conduire jusqu’à l’orée de la forêt, elle allait faire un effort. Devant, elle pouvait entendre la respiration des chevaux sous l’effet de l’effort, une cloche d’église sonner 7h (La cloche du village qu’elle venait de passer, certainement) ainsi que le vent siffler jusqu’à ses oreilles avec la vitesse. Le début du printemps se faisait sentir, l’air était plus léger et moins frais que l’hiver passé, ce qui ne l’empêchait pas de frissonner un tantinet, après tout, il était encore tôt et les températures n’étaient pas suffisantes pour se sentir à l’aise. Les champs aux alentours brillaient au soleil du petit matin, mouillés par la rosée. Elle cala une de ses mèches rebelles châtain, pensive. Grâce à ce travail de bonne qui l’attendait, elle allait pouvoir prendre un nouveau départ, s’éloigner des grandes villes, du monde. Elle pourrait enfin mettre son passé de côté et tout recommencer et cela sans que personne ne l’en empêche. Cet emploi  était d’ailleurs apparu à point nommé, au moment où elle était la plus perdue et qu’elle risquait de faire une terrible erreur, apparu comme si on avait réalisé son souhait, comme si tout avait été calculé pour qu’il soit la lumière qu’elle attendait : Un manoir isolé du reste du monde ( 15 kilomètres du village le  plus près), une forêt empêchant quiconque de venir troubler la sérénité qui y régnait, pas d’enfants. Tout était parfait.

    Elle tourna la tête, sentant soudainement une bourrasque plus violente que les précédentes. Ils étaient désormais dans un couloir d’immenses arbres (en bordure des bois ?), avec de chaque coté de la route, un précipice menant à une partie de la forêt bien plus basse et profonde. Le soleil ne paraissait pas sur cette route, laissant une constante humidité et ainsi rendant la route plus dangereuse qu’elle ne l’était déjà. Peu rassurée, elle se tourna vers le fermier, qui paraissait on ne peut plus calme. Ce dernier dû sentir qu’elle l’observait, car il cracha d’un geste sec sa pâquerette qu’il mastiquait et engagea la conversation le temps de récupérer une remplaçante le long de la route (sans pour autant s’arrêter…).

    « -Si vous devez prendre c’te route plus tard, ma p’tite dame, j’vous conseille d’vous méfier lors des saisons d’pluies, elle glisse comme si on y avait placé des milliers de limaces, haha ! »

    Et il se tût  pour retourner à sa mastication. La jeune femme eut un frisson à chaque tournant qu’il prenait un peu trop vite, effrayée à l’idée de finir dans le précipice. Elle soupira de soulagement lorsqu’ils sortirent enfin de cet endroit pour ensuite retourner à sa contemplation du paysage, rêveuse.

    La calèche s’arrêta brusquement dans un dernier sursaut, manquant de faire tomber en avant la jeune femme et ainsi d’embrasser violement un sol qui n’attendait que ça. Elle se releva et épousseta sa longue jupe  avant de récupérer sa valise. Le vieil homme lui fit un signe de la main, ne pouvant pas articuler mot avec la brindille qu’il mâchonnait sans pitié, lui indiquant le chemin à prendre pour sa nouvelle vie.  Elle avait désormais encore 5 kilomètres à faire à pied avant d’arriver. En aucun cas découragée, elle le remercia et s’engagea sur le sentier de la forêt. Derrière elle, elle laissa son passé sous forme d’une douce odeur de lavande, et avant de disparaitre dans les ténèbres des bois, le fermier put apercevoir sa silhouette svelte habillée de sa longue jupe noire voletant au vent et son chemisier blanc se froissant sous l’effet de la brise.

    Après une bonne heure de marche régulière, la jeune femme aperçut enfin une cour. Cachée au fond des bois, cette maison était vraiment isolée. Une grande demeure à la française imposante s’offrait à elle. Comment ces gens arrivaient-ils à vivre aussi loin de tout  se demandait la jeune femme ?. Sur ces pensées, elle traversa la cour de gravillons en évitant de trébucher à cause de ses talons, se dirigeant vers les escaliers qui menaient à la grande porte d’entrée. Elle posa sa valise à terre et eut un moment d’hésitation lorsqu’elle voulut toquer. Etait-ce vraiment la seule solution ? Faisait-elle le bon choix en venant ici ? Oui, elle en était certaine, sa vie allait enfin pouvoir reprendre son cours, elle pourrait de nouveau revivre. Elle prit le butoir à tête de lion entre sa main et le frappa contre la porte. L’écho de son geste raisonna dans la cour, faisant s’envoler en croassant quelques corbeaux. Puis aucun bruit, si ce n’est à l’intérieur de la maison un bruit régulier de talons sur le marbre se rapprochant. Elle se redressa pour montrer à ses employeurs la meilleure des volontés et la porte s’ouvrit. Sur le pas de la porte se dressait une femme d’âge mûr, au physique plutôt opulent et au regard sévère. Elle était plus petite qu’elle, mais sans qu’elle sache pourquoi elle paraissait plus imposante et lorsque son regard se posa sur elle, la jeune femme déglutit. Cependant cela ne l’empêcha pas de reprendre son sang froid et de se présenter courtoisement.

    « -Bonjour, je suis Adélaïde, votre nouvelle femme d’entretien. Je suis ravie de faire votre connaissance. »

     Son employeuse la relooka de haut en bas sans même bouger la tête et soupira.

    « -Je ne m’attendais pas à quelqu’un d’aussi chétif que vous. Enfin, je vais m’en contenter, ma foi. »

    Dans son for intérieur, Adélaïde s’offusqua de se faire juger de cette manière par une inconnue. Mais elle ne parut pas froissée extérieurement, elle garda ses commentaires déplacés pour elle et préserva ses expressions qui auraient pu lui porter préjudice. La vieille femme la fit rentrer et referma la porte derrière elle sèchement. Alors qu’elle lui faisait visiter les lieux, elle se présenta.

    « -Je suis Madame Duchamps, votre employeuse. Etant donné votre statut inférieur au mien, je vous demanderais de ne pas oublier votre place et d’être respectueuse. Les règles sont simples ici, faites vous la plus discrète possible, ne cassez rien, ne vous révoltez pas, ne vous mêlez que de ce qui vous regarde et restez polie avec les autres habitants de cette demeure, n’oubliez pas que, qui que vous croisiez ici est d’un rang incomparable au vôtre et que vous leur devez un respect imparable. De plus, je veux venant de vous une fidélité indiscutable et cartésienne, un travail soigné et pointilleux. J’aime particulièrement lorsque les petites rainures de mes fenêtres sont parfaitement propres, me suis-je bien faite comprendre ?

    -Oui, Madame, parfaitement.

    -Bien. J’espère que vous serez plus efficace et correcte que toutes les autres potiches avant vous, ajouta-t-elle en balayant son commentaire d’un revers de main.

    -Je l’espère aussi.

    -Parfait. Je vais terminer la visite. »

     Selon ses dires, elle me fit faire le tour de la maison, se permettant un petit commentaire dans certaines pièces notamment sa chambres qu’elle ne voulait pas que je nettoie sans autorisation et que j’y entre sans permission ainsi que la cave dont elle m’interdit tout bonnement l’entrée sans même se justifier. La demeure était si grande que si Adélaïde n’avait pas été aussi attentive elle se serait certainement perdue plus tard. Elle s’étendait sur un étage et on y comptait ainsi la cave, le rez-de- chaussée et le premier étage. On pouvait y dénombrer plusieurs salles de repos, de nombreuses chambres meublées ou non, de même vis-à-vis des salles de bains et cabinets. Les seules salles qui se différenciaient des autres étaient la cuisine, immensément grande aussi avec tous les outils nécessaires pour lancer une véritable industrie de petits cuisiniers, tellement qu’Adélaïde se demanda un court instant si la place si importante dans cet endroit n’était pas tout simplement pour effectuer quelques activités macabres. Elle secoua la tête pour effacer cette idée saugrenue de son esprit. Et cette cave que Madame Duchamps lui montra seulement de l’extérieur, on y accédait par un couloir qui se trouvait au fond de la maison. Là une porte en bois où l’on ne pouvait atteindre cette cave qu’en descendant les escaliers abruptes, dangereux et peu éclairés. Au bout de ceux-ci, un mince couloir qui menait à une nouvelle porte en sapin jonchée d’une ouverture bardée de barreaux en métal et derrière, la fameuse cave qui était abandonnée depuis quelques années selon les dires de Madame. Ainsi fut la seule impression qu’elle eut de cette cave : son extérieur peu rassurant.

    Peu de personnes vivaient ici, comme put le remarquer par la suite Adélaïde. Parmi les habitants de cette demeure, autre que Madame, se trouvait le cuisiner Gustave, un homme à l’opulence semblable à celle de Madame Duchamps. Il devait avoir une cinquantaine d’années et se baladait avec une ceinture de couteaux ajustée au- dessus de son tablier jauni et sali, tout cela avec une expression perverse continuelle figée sur son visage. Son sourire restait ce qu’il y avait de plus angoissant dans ce personnage, un sourire psychopathe jonché de grosses lèvres baveuses. Sa bedaine tombante et ses quelques cheveux restant plaqués sur son crâne, cet homme, bien que sa largeur concurrença celle de son employeuse, était massif et imposant. Il  semblait avoir un lien de parenté avec Madame à en juger par quelques traits communs. Adélaïde se promit d’éviter au maximum le contact avec cet individu.

    Monsieur Duchamps concluait la pauvre liste d’occupants. Il n’était pas souvent à la maison au plus grand soulagement d’Adélaïde qui le craignait plus que tout. Les deux autres étaient de maigres fretins à côté de lui. Elle ne l’avait croisé que le lendemain de son embauche. Alors qu’elle s’activait à astiquer les vases dans un coin reculé de la résidence, elle fit sa rencontre. Un homme imposant et inquiétant qui ne faisait que passer. Elle ne l’entendit pas arriver et par la suite, lorsqu’elle avait le plus besoin de s’endormir, elle l’imaginait involontairement se déplacer tel un fantôme, ce qui n’aidait pas ses insomnies. Il paraissait accompagné par l’obscurité car où qu’il aille, on ne pouvait le distinguer complètement. Ce jour-là, il s’était placé devant la fenêtre, si bien qu’elle le vit à contre-jour. Une masse intimidante qui la surplombait et la fixait de ses yeux cruels et  impitoyables furent les seules choses qu’elle put entrapercevoir en plissant les yeux. Il semblait contenir en lui toute la haine du monde et une aura malveillante planait autour de lui. Ses vêtements distingués et bien ajustés le rendaient encore plus menaçant et si on lui avait dit que cet homme était un bourreau ou un tueur sanguinaire, elle l’aurait cru sur le champ. Lorsqu’il ouvrit la bouche, ce fut avec froideur qu’il s’adressa à elle.

    « -Qui êtes-vous ? »

    Elle tressaillit rien qu’en rencontrant son regard. Elle reposa maladroitement ce qu’elle tenait entre ses mains et s’inclina poliment.

    « -Je suis Adélaïde, votre nouvelle femme d’entretien. Enchantée. »

    Il continua de la fixer sans répondre quelques instants.

    « -Aimez-vous les histoires ?

    (Elle écarquilla les yeux, étonnée d’une telle question avant de reprendre son sang -froid.)

    -Je crois…Puis-je vous demander pourquoi vous me posez une telle question ? »

    Il se retira de la fenêtre et s’approcha d’elle, la faisant reculer de quelques pas. Il se pencha dans sa direction, les mains dans les poches et eut un rictus.

    « -Parce que j’espère pour vous que vous n’êtes pas d’une nature curieuse… ça serait dommage de gâcher un si beau visage comme le vôtre… »

    Figée de terreur, ses lèvres tremblèrent. Fier de voir que son petit numéro avait parfaitement marché sur elle, il se redressa et ricana, toujours en la regardant droit dans les yeux. Alors qu’il avait fait volteface tranquillement et commençait à s’éloigner, il ajouta d’un geste de la main sans même se retourner dans sa direction :

    « Je reste ici jusqu’à demain matin. Si l’envie vous prend, passez me voir dans ma chambre, je serai ravi de faire plus ample connaissance avec vous… »

     

    Et sur ces mots il repartit en s’esclaffant. Dans un coin de sa tête, elle écrivit en gras et majuscules « NE SURTOUT PAS ALLER DANS LA CHAMBRE DES DUCHAMPS » et le surligna plusieurs fois vivement. Elle avait clairement compris qu’en plus de l’avoir menacée, il l’avait clairement invitée à tromper sa patronne. Elle en resta pétrifiée de nombreuses minutes et dut s’appuyer contre la commode d’à côté pour reprendre son souffle. Jamais un homme ne lui avait fait un effet pareil, elle se sentait toute petite et fragile comme un lapin. Elle aurait pu croiser Jack l’Eventreur au coin d’une ruelle sombre, l’émotion aurait été identique. Elle en ferma même à clé sa chambre le soir et la garda fermement dans sa main lorsqu’elle fut couchée, de peur qu’il la rejoigne. Elle ne trouva cependant pas le sommeil cette nuit-là, comme beaucoup de nuits antérieures d’ailleurs. Mais ce n’était pas ses démons du passé qui la hantaient cette nuit-là, c’était le regard, le rictus de cet homme, et l’idée même qu’il se trouvait peut-être derrière sa porte.


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