• Chapitre 2: L'accident

    1 an plus tard.

    Elle vit son père pour la dernière fois lorsqu’il l’éjecta avec force hors de la calèche. Sa mère hurlait, une expression de terreur incrustée sur son visage et son père qui lui cria qu’elle devait survivre en la poussant dehors.  Ils volaient tous. La roue, qui avait glissé sur la chaussée un peu trop humide, avait entrainé leur chute dans le fossé le plus dangereux de la région et ainsi, depuis quelques secondes, ils chutaient. Le cocher était déjà parti bien loin dans la forêt en contrebas et elle le rejoignait en criant. Elle tomba à une vitesse phénoménale légèrement plus à gauche de l’endroit où la calèche s’écrasa. Dans un bruit sinistre, leur fiacre se broya en plein vol, les os des chevaux se fracassèrent en même temps contre ces arbres, les tuant sur le coup. La calèche se déchira en deux et ne laissa plus que quelques débris se briser au sol. La fillette qui avait été envoyée hors du moyen de transport par son paternel atterrit avec brutalité dans un buisson à 3 mètres de l’impact de leur hippomobile contre les sapins. Heureusement pour elle, elle ne fut pas la plus à plaindre, elle s’évanouit sous le choc, ne sentant ainsi pas avant son réveil ses quelques fractures à la jambe droite, son épaule brisée et une branche qui était venue se loger dans son flan gauche. Elle ne s’éveilla que bien plus tard, il faisait totalement nuit, elle n’entendait aucun bruit et perdit son souffle un instant à cause de la douleur. Elle pleura à cause de cet élancement que lui procuraient ses blessures. Elle serra les dents, souleva ce qu’il restait de sa robe pour voir ce qu’elle avait et vit grâce à la lumière de la lune un large hématome sur sa jambe et son bras. Elle tenta de bouger, mais la branche ne se décidait pas à la lâcher, elle devrait la retirer pour s’extirper de cet endroit. Elle gémit, implora Dieu de la sauver et cria de toutes ses forces lorsqu’elle retira d’un coup sec ce morceau de bois. Sa plaie saignait, elle se tint le côté. Elle ne savait sur quel pied danser à cause du tiraillement et de cette torture qu’elle devait subir. Elle pensait ne pas survivre, que ces derniers moments seraient ceux-ci, mourir dans une forêt la nuit, seule. Tout en essayant de lutter contre le malaise qui la guettait, elle rampa en direction de la carcasse de sa calèche. Il lui fallut un moment avant de l’atteindre car ses blessures l’empêchaient de se relever et la ralentissaient. Arrivée vers ce qu’il restait de son auto, elle appela d’une voix chancelante ses parents. Silence. Personne ne lui répondait. Elle se rapprocha encore et utilisa ses dernières forces pour soulever certains débris. En dessous, elle put apercevoir certains morceaux des pauvres canassons et parmi eux, la main de sa mère. Elle ne put rien déterrer d’autre, le reste était bien trop lourd pour elle. Ses yeux se révulsèrent d’horreur en voyant cette scène sortie tout droit des enfers, et cette odeur de la mort qui embaumait les alentours et n’hésitait pas à s’inviter dans ses narines. Elle serra la main glacée de sa mère où seule une bague, avec sa froideur, rendait le corps décédé un semblant plus vivant, ferma les yeux comme pour essayer d’oublier ce qu’il venait de se passer et sanglota pendant un moment. Son chagrin fut la dernière chose qu’elle ressentit avant de défaillir de fatigue, de souffrance et de tristesse. 

    Son réveil suivant fut brumeux, elle avait l’impression qu’un voile était devant ses yeux. Elle était allongée sur une couche bien trop douce pour que ce soit de la mousse de la forêt. Elle avait mal et émergeait très difficilement de son sommeil. Elle tourna la tête et vit une perfusion reliée directement à son bras non plâtré. Elle souffrait horriblement, la perfusion ne devait certainement pas être une sorte d’anesthésiant vu la douleur qu’elle endurait. Mais la plus dure à supporter était tout de même celle qu’elle avait au cœur. Ses parents étaient morts. Elle était désormais seule. Enfin, techniquement là où elle était actuellement elle ne l’était pas vraiment car son lit se trouvait dans une grande pièce comme pleins d’autres. Elle pouvait entendre derrière le rideau sale qui la séparait des autres, des pleurs, des lamentations, des ronflements des patients de l’hôpital où elle émergeait, tout ceci dans un brouhaha irrégulier et constant. La tristesse qui flottait dans l’air la contamina car elle fondit en larmes. Mais où pouvait-elle bien pouvoir aller habiter? Elle devrait vivre à l’orphelinat? Et ses parents, comme ils lui manquaient... Alors elle tenta de réfuter la vérité, de se mentir. Et s’ils n'étaient pas morts? Elle sanglota et rigola en même temps. Oui, jamais ils ne l'auraient laissée dans ce vaste monde. Elle se rassura pendant de longues heures et finit par se persuader qu’ils l’attendaient dehors et qu’elle n’avait qu’à sortir d’ici pour les voir. Puis, alors qu’elle tentait de prendre le petit verre d’eau de sa seule main épargnée, elle se rendit compte que son poing était solidement fermé. Elle l'ouvrit doucement, faisant craquer ses articulations et circuler le sang de nouveau, et vit une bague tachée d'un rouge brunâtre. L'alliance que sa mère ne quittait jamais recouverte de sang séché était à l’intérieur et avait même laissé une trace dans sa paume. Ce minuscule bijou suffit pour lui faire perdre tout espoir d'une possible survie de ses parents et d'elle qui plus est. Elle aurait juste dû mourir avec eux. Accompagnée de cette pensée, ce mot se répétait dans son esprit: Seule.  

    Les minutes qui suivirent furent d’une lenteur implacable. Elle n’avait plus aucun espoir de survie en elle, la solitude l’emplissait et la faisait pleurer comme jamais elle n’avait pleuré. Elle se laissait lentement sombrer dans le désespoir. Elle fut interrompue quelques fois par les infirmières qui se présentaient à elle et qui prenaient un tas de notes en lui assurant que tout allait bien se passer et que bientôt elle pourrait de nouveau courir et lancer des balles comme tous les enfants de son âge. Mais elle n’en avait que faire, du haut de ses 9 ans, que pouvait-elle faire sans ses parents? Elle ne pouvait même pas aller à l’école. S’enfonçant un peu plus dans son lit, elle finit par se recouvrir totalement dans sa couverture et remonter ses jambes contre son ventre. Elle serra fort le dernier objet qui la liait à ses parents. Elle aurait tant voulu avoir Mr Lapin, sa peluche favorite, avec elle pour se consoler. Mais elle l’avait lui aussi abandonné en le laissant dans sa chambre et elle était certaine qu’elle ne retournerait plus chez elle pour la récupérer. Elle n’avait désormais plus personne à serrer dans ses bras, seulement des souvenirs froids et une vieille couverture trouée. 

    Les semaines passèrent, personne n’était encore venu la chercher. Mais qu’espérait-elle aussi? Elle n’avait pas d’autre famille que ses parents. Ses blessures se remettaient doucement, elle pouvait marcher de nouveau, certes maladroitement et en boitant fortement, mais au moins elle pouvait aller dans le jardin de ce petit hôpital et ainsi fuir les complaintes des autres blessés qui la rendaient encore plus effrayée. Assise dans le gazon, elle regardait les grandes grilles qui cachaient en partie l’extérieur. Elle devrait bientôt partir, car les infirmières commençaient à s’impatienter, les docteurs s’irritaient de ne pas être payés, et l’orphelinat qui refusait son admission en prétextant qu’ils n’auraient jamais pu tirer des bénéfices d’une petite convalescente traumatisée. Ainsi, elle serait certainement expulsée d’ici et livrée à elle-même. Elle échappa un sanglot en y pensant, à bout de nerfs. Elle était fatiguée. En plus, elle ne dormait pas énormément depuis l’accident. A chaque fois qu’elle fermait les yeux, c’était pour entrapercevoir la scène de l’explosion de la calèche et la mort de tous, y compris celle des chevaux. Alors elle ne dormait pas. Elle se contentait d’écouter à contrecœur les autres habitants de la pièce ou de pleurer en silence.

    Puis un jour, alors qu’elle était encore bandée et affaiblie, alors qu’elle regardait le plafond, plongée dans ses souvenirs les plus joyeux, une femme imposante et opulente se dressa au pied de son lit accompagnée d’un docteur. La petite se redressa poliment pour l’observer, le regard vide. Que lui voulait-elle ? Elle paraissait sévère, la petite pouvait voir une certaine irritation sur son visage. La dame l’observa un moment comme une femme au foyer pouvait regarder une pièce de viande au marché et se tourna vers le médecin. Elle lui demanda de faire lever l’enfant. Il s’exécuta et sollicita doucement la fillette. Comme un pantin obéissant, elle se redressa, mettant ainsi à jour l’étendue de ses blessures. Son visage portait encore les marques des impacts avec le sol lors de son atterrissage pendant l’accident. Des traces jaunâtres d’anciens hématomes, des écorchures… Sa jambe, bandée, la faisait toujours boiter, elle avait des difficultés à la poser à terre sans souffrir. Son bassin cicatrisait bien mais son bras sous écharpe refusait toujours de bouger, le médecin lui avait de toute façon bien dit qu’il lui faudrait minimum 6 mois avant qu’elle puisse de nouveau le bouger. Ainsi, cette inconnue scrutait son petit corps meurtri, tournait autour d’elle, évaluant son état.

    -« C’est une blague j’espère ! Vous voulez me refiler cette petite ? Mais regardez-la, elle ne doit pas être capable de faire quoique ce soit dans l’état où elle est !

    -Je m’excuse sincèrement Madame, mais elle a été retrouvée dans un état sévère, vous seriez venue la chercher un mois auparavant, elle n’aurait même pas pu se déplacer.

    -Je n’en ai que faire, je ne veux pas d’une gamine handicapée, cracha-t-elle en croisant les bras en signe de refus catégorique.

    -Mais nous ne pouvons pas la garder plus longtemps et l’orphelinat refuse de la prendre… De plus, selon la législation, vous êtes la dernière descendante de sa famille, vous êtes donc dans l’obligation de la prendre en charge. 

    -Mais je n’en ai que faire de votre législation ! Je ne veux pas de cette pitoyable créature ! »

    Il soupira, irrité. Cette femme était bien gentille, mais il n’avait pas toute la journée à lui accorder, et son augmentation dépendait de cette gamine. S’il ne la dégageait pas d’ici cette semaine, son patron lui avait promis un licenciement digne de ce nom.

    « -Je suis désolé Madame, vous devez la prendre avec vous, vous n’avez pas le choix. Vous risquez la prison autrement, et il serait fort dommage de vous faire enfermer à votre âge, vous ne pensez pas ?

    (Elle grinça des dents, son visage devenait rouge, elle se contenait. Finalement, elle céda sans pour autant perdre son regard noir.)

    -J’espère que vous êtes conscient de votre incompétence, non, de l’incompétence de votre hôpital tout entier, incapable ! Allez, rendez-vous utile et habillez-moi cette gamine qu’elle puisse se déplacer jusqu’à la calèche, je ne veux pas passer une minute de plus ici.

    -Bien sûr Madame, tout de suite, sourit l’homme en s’exécutant, heureux de la voir partir avec l’enfant et de savoir que ce soir il serait certainement plus proche de son patron qu’il ne l’avait jamais été auparavant. »

    Sur ses dires, la femme n’attendit même pas l’enfant et s’éclipsa de la pièce en jetant un regard rempli de dégout face à la misère humaine qui grouillait ici. Le médecin soupira bruyamment et entreprit de rassembler les effets personnels de la petite qui ne bougeait pas d’un pouce. Elle regardait dans le vide sans aucune expression faciale. L’homme en frissonna. Il comprenait parfaitement pourquoi l’orphelinat ne voulait pas d’elle, elle aurait fait peur à la fois aux enfants et aux futurs parents.

    Dès qu’il eut fini, il se plaça juste devant elle et s’accroupit.

    « -Tiens ma grande, ta veste et ta robe, je sais qu’elles ne sont pas en super état, mais en même temps vue la chute que tu as faite, ce n’est pas bien étonnant. »

    Elle le fixa et ses yeux se remplirent de larmes à l’entente du mot « chute ». Le médecin paniqua en voyant les larmes sur le point de couler. Il ne voulait pas qu’on dise de lui qu’il avait fait pleurer la petite juste avant qu’elle parte. Il faut dire qu’il n’avait jamais été très à l’aise avec les enfants aussi…

    « -Non, non, non, ne pleure pas… ! Hey, gamine, ça va aller ! Un petit coup de lavage, deux trois points de suture et ça sera comme neuf tu sais ! Au pire, la dame va t’emmener chez toi pour prendre tes affaires, alors tu n’as pas à t’inquiéter pour ça. (Il lui tapota l’épaule gentiment) Et puis tu ne risques pas de te faire gronder par tes parents maintenant ! Ajouta-t-il en rigolant, sans se rendre compte de sa gaffe monumentale. »

    A ces mots, la petite fondit en larmes. Prise de gros sanglots, elle hurlait presque de tristesse. Ses mains occupées par le petit tas de vêtements que l’homme lui avait fait, elle ne put se cacher et arborait un visage dégoulinant de larmes et de morve. L’homme, encore plus paniqué qu’avant, demanda du renfort à ses collègues infirmières. L’une d’elle accourut avec hâte vers le médecin en grognant et tous deux s’entretinrent un instant en chuchotant. La femme voulait apparemment quelque chose et s’énervait devant le médecin. Arrivés à un accord commun, elle hocha la tête, prit ce que l’homme lui tendait et se dirigea vers l’enfant avec l’homme. Elle s’empressa de pousser l’empoté de médecin avant de s’agenouiller à la hauteur de la gamine pour lui poser ses mains sur les épaules.

    « -Ma petite, n’écoute pas cet idiot, il ne sait pas ce qu’il dit. Dis-toi que tu vas pouvoir revoir ta maison, hm ? Il y a quelqu’un qui t’y attend ?

    (Entre deux sanglots, l’enfant réussit à articuler sa phrase.)

    -M-m-mon-maj-majordome.

    -Et tu l’aimes bien ce monsieur ? Demanda-t-elle en remettant une mèche derrière l’oreille de la petite. »

    Elle hocha la tête vivement en reniflant.

    « -Eh bien, c’est génial, tu vas pouvoir le serrer très fort dans tes bras lorsque tu le verras ! Mais pour ça, il faut que tu rejoignes la dame qui te prend en charge, nous ne pouvons pas t’y emmener.

    -Elle a raison, écoute l’infirmière, et puis tu vas pouvoir retrouver toute ta chambre de princesse et tes peluches ! Se rattrapa l’homme en hochant vivement de la tête et en lui faisant un grand sourire gêné. »

    L’infirmière le foudroya du regard pour bien lui faire comprendre qu’il valait mieux qu’il n’en rajoute pas plus s’il voulait qu’elle parte. Il se redressa en recevant le message et regarda ailleurs. La femme sortit un mouchoir de sa poche et lui essuya doucement les yeux et le nez avant de lui caresser une dernière fois la tête.

    « -Aller, maintenant il faut que tu suives ce monsieur, il va t’emmener jusqu’à la sortie. »

    L’enfant la scruta avec un regard plein d’humanité et après avoir calé son bagage dans son écharpe, elle prit timidement la main que le médecin tendait dans sa direction. En partant, elle regarda en arrière un dernier instant pour remercier la femme et vit son expression alors qu’elle partait à l’opposé. Un regard empli d’exaspération avec un rictus à la limite de l’antipathie et de la pitié. De sa main gauche, elle tassait un billet dans la poche avant de sa blouse sans même se rendre compte que l’enfant l’avait vu. La petite se redressa à la vue de cela, les yeux exorbités et fixa ses pieds sans dire un mot. Elle n’osait même pas regarder le visage de l’homme à qui elle tenait la main, de peur qu’il soit lui aussi caché derrière un masque de mensonges, qu’un bref instant il le perde et fasse apparaitre la véritable facette de l’être humain.

    Ils marchèrent en silence, parcourant les couloirs blanc cassé et slalomant entre les patients plantés sans gêne au milieu du passage. Elle sentait bien que le contact de sa petite main dans celle de cet homme le dérangeait plus qu’autre chose, mais il ne la retira pas pour autant, se contentant d’accélérer le pas pour arriver plus vite. Ils passèrent les deux portes principales et la petite fille vit la grosse femme plantée à 1 mètre d’eux, le pied tapant le sol avec irritation. Dès qu’elle les vit, elle se précipita vers l’enfant, l’arracha des mains du médecin en le fusillant du regard et la traina sans ménagement vers le fiacre. La petite n’eut même pas le temps de ressentir de l’appréhension en voyant le moyen de locomotion ou même de manifester sa douleur lorsque la femme la malmena ainsi car elle fut en quelques secondes projetée à l’intérieur du carrosse sur la banquette. La femme s’assit brusquement juste à côté d’elle, referma la porte et l’hippomobile démarra dans un claquement de fouet suivit de hennissements de contestation.

     

    Le médecin quant à lui resta un instant désemparé face à la brusquerie de cette femme, observa la calèche démarrer et irrité, cracha par terre avant de tourner des talons. Heureusement que sa promotion viendrait compenser sa journée pourrie, pensa-t-il avant d’entrer de nouveau dans l’hôpital.


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