• L’excitation était à son comble. La plupart des habitants de la ville en entendant les cris victorieux raisonner contre leurs maisons ou appartements s’étaient débarricadés et s’enjaillaient désormais dans les rues avec leurs sauveurs. Brandissant des poings vainqueurs à tout va, remerciant la troupe de valeureux guerriers qui avaient usé de leur temps et courage pour les sortir de là et surtout nous serrant vivement pattes, ailes, sabots, mains poilues vivement. Pitch, le regard blasé, se laissait trituré dans tous les sens, fatigué de devoir toujours se battre et pour le moment, rien qu’un instant, vaincu par sa fatigue.

    Jack n’était absolument plus approchable, une Quenotte le protégeait entre ses deux seins telle une mauvaise scène d’ecchi japonais (scène perverse où ce genre de choses arrive souvent). A chaque villageois approchant de son Jackounet, elle grognait, les faisant aussitôt reculer. Lui n’arrivait pas à bouger, prisonnier de l’étreinte mortelle de sa camarade.

    Mary-Sue et moi étions bien trop occupées pour nous en rendre compte, May profitait pleinement de sa soudaine popularité et surtout qu’on admire son magnifique et soyeux pelage. Un cercle de fans s’était réuni autour d’elle et la tatouillait, lui faisant découvrir de nouvelles zones de son nouveau corps pas si mal que ça à gratter. Autrement ses fans s’émerveillaient devant sa dentition canine parfaite, ses yeux pétillants ou encore son incroyable courage (bien qu’elle n’ait été en aucun cas le héros de cette péripétie). Moi j’essayais de rester en retrait, profondément mal à l’aise devant toute cette agitation. Enfin… J’essayais surtout de retrouver tout le monde avant d’être soudainement soulevée et ballottée dans un bain de foule. Chacun criait à notre gloire. Finalement je vis passer Tamalice, tout aussi raide que moi au-dessus de tous ces gens qui la portaient. Nous nous regardâmes un long moment, yeux d’âne dans yeux de lama, cherchant de l’aide l’une envers l’autre, ce qui était tout simplement impossible à l’heure actuelle.

    Un peu plus loin gisait dans un coin Mélo, un périmètre de sécurité instauré autour d’elle. Elle n’osait plus bouger, chacun de ses gestes suscitant peur, pleurs et hurlements venant des gens. Tout aussi choquée par les réactions des gens qu’eux en la voyant, elle avait les yeux plissés et paraissait hagarde, trop ébranlée pour faire quoique ce soit.

    Alors que nous étions tous embêtés par la situation actuelle, un tintamarre du tonnerre commença au centre de la cohue. Le chef de la bande de guerriers, celui chez qui nous avions atterrie avec notre dragon, faisait s’écraser son marteau contre son bouclier en métal, incitant ainsi à l’attention. Le désordre de la foule cessa presque immédiatement comme son égayement. Les personnes nous portant Tama et moi finirent par nous reposer à terre avant de se tourner en direction de l’agitation. Finalement, lorsque tout le monde se stoppa de faire du bruit, « Hulk » arrêta son tapage et se racla la gorge en signe d’attention. Ses guerriers le scrutaient d’un regard entendu, ils s’étaiement apparemment mis d’accord pour quelque chose. Le mystère de ce vacarme ne dura pas plus longtemps et fut enfin révélé lorsqu’il ouvrit la bouche.

    « -Habitants de Dieppe, écoutez-moi ! Aujourd’hui, notre courage, nos efforts, notre témérité nous aura permis de faire recouvrir à notre paisible ville sont calme de tantôt. Ce fut clairement une journée difficile pour nous tous, certains ont perdu des proches (quelques sanglots retentirent dans la foule, légèrement étouffés par le monde), d’autres leur maison (il grogna et serra les dents) ou encore ont juste eu une peur bleue. Mais tout cela est fini ! (des hurlements de joie fusèrent quelques instants avant de lui laisser de nouveau la parole.) La quiétude est revenue et cela grâce à eux. Bétail, avancez je vous prie. »

    Personne ne bougea un cil. Les habitants tournèrent la tête afin de trouver ceux qui étaient appelés et finirent par pousser les concernés aux pieds de l’orateur. Seule Mélo dût se déplacer par ses propres moyens, personne n’osant l’approcher. Nous finîmes tous par nous retrouver au même endroit, jetés comme des malpropres devant tous ces assoiffés de sang et de baston. Quant à Quenotte, elle fut bloquée par les guerriers lorsqu’elle voulut nous accompagner. Ceux-ci nous considérèrent tous avec sérieux avant que le tribun ne reprenne son discours.

    « -Bétail…

    -Alors je vous arrête tout de suite, King-Kong, on n’est pas du bétail mais des êtres vivants, si vous ne voulez pas que je vous saute à la gorge et vous arrache la carotide avec mes dents finement acérés je vous conseille de reformuler immédiatement vos paroles, le coupa May avec la plus grande gravité qu’elle pouvait afficher avec son expression canine. »

    L’homme chien servant de traducteur tantôt en resta un instant bouche-bée, pas sûr de vouloir traduire un tel affront envers son chef. La surprise ne fut pas seulement réservée à cet homme mais aussi à tous les membres de notre groupe. Scotchés par sa réplique, nous ne pûmes seulement la fixer avec un profond respect dans le regard. C’était exactement ce que s’étaient dits les 4 autres membres intérieurement, fulminant en silence en entendant une pareille insulte. Pour finir, la chimère mi-homme mi-chien fit son travail, instaurant un profond malaise au sein de toute la communauté lorsqu’il eut fini. Le chef reporta son attention précisément sur le chihuahua effronté qui venait de le remettre à sa place avant de claquer de la langue, agacé. Il passa sa main dans ses cheveux courts avant de reprendre, l’air mauvais.

    « -Bon, êtres vivants non identifiés, sachez que nous sommes reconnaissant envers votre action, surtout toi, dit-il en montrant du bout de son marteau l’ânesse qui en détourna la tête, gênée. Mais bien que vous ayez sauvé notre ville, je ne peux cautionner que la vérité ne soit pas mise à nue, alors je vais devoir vous dénoncer. Peuple de Dieppe, nous avons en face de nous, en plus d’être les sauveurs de notre royaume, ceux qui ont tenté de causer sa perte ! »

    Des hoquets offusqués et surpris s’emparèrent de la foule puis une huée du diable. Des exclamations jaillissaient de part et d’autre de l’assemblée faisant baisser les oreilles et se dandiner notre groupe de bras cassés… ou presque tout le groupe, Pitch s’en contrefichant, un sourire plutôt sadique au bec même. Même Mélo se tut et perdit son sourire, consciente d’avoir mal agit. Seule Mary-Sue se permit de murmurer tout bas « Pour le coup, j’ai rien à redire là-dessus. » Des pouces vers le bas se tendirent dans le regroupement, des protestations s’élevaient, une vague de questionnement s’en suivit ainsi que des propositions d’exécution. « Hulk » sourit, satisfait de la bombe qu’il venait de déclencher. Il nous fixa un court instant droit dans les yeux, un rictus sadique aux lèvres puis se reprit en main afin de faire bonne figure. Il redressa la tête bien haute, bomba le torse et retapa sur son bouclier pour demander le silence. Les protestations se turent d’un coup.

    « -Mes amis, mes amis, du calme. Je sais que cette histoire est dure à avaler mais c’est la stricte vérité. Les jeunes gens recherchés depuis ce matin pour avoir libéré les dragons ne sont autres que ces bêtes,  ils ont été transformés par notre bien respecté mage maître Dohum ! Leur acte est inexcusable bien entendu et nous comptons les mener jusqu’au trône du roi où ils seront jugés et punit. »

    Des applaudissements fusèrent ainsi que des acclamations. Apparemment, la foule avait bien vite oublié notre acte héroïque du jour et n’avait retenu que le mauvais. Désormais, ils étaient près à nous livrer à leur seigneur. Les guerriers se regroupèrent soudainement autour de nous, nous pointant avec leurs armes, menaçants. Nous furent réunit les uns contre les autres, entassés et apeurés d’une possible exécution publique immédiate, mais finalement le chef brandit de nouveau son sac à patates et nous l’agita devant le nez, nous montrant implicitement que nous allions devoir rentrer encore une fois là-dedans. Pitch grinça du bec, agacé d’un tel traitement, May jappa des insultes à leur encontre que l’autre chimère ne pris pas la peine de traduire et Jack se résigna, la tête basse mais insista pour rentrer en dernier. Mélo ne pipa mot, les bras croisés et le regard mauvais, Tamalice hennit de protestation et moi je soupirais brusquement, postillonnant au passage sur ceux en face de moi. Finalement, nous nous résignâmes tous et rentrions dans le sac, profondément honteux et humiliés. L’orateur improvisé ferma le sac après qu’on y soit tous rentré et termina son spitch auprès de la populace avant de prendre route vers le château.

    « -Mes amis, nous partons terminer notre tâche. Pendant ce temps, préparez le buffet comme il se doit, je veux du gibier fumé et des pintes de bière à s’en éclater la panse en revenant, rigola-t-il d’un rire gras. »

    Tous acquiescèrent bruyamment avant de se disperser dans des bruits de gravillons écrasés, de jacassements et de commérages. Seule Quenotte ne bougeait pas. Elle se jeta sur le chef idiotement, baragouinant quelque chose d’incompréhensible avant d’être maîtrisée par les autres. Hulk lui hurla dessus et ordonna à deux de ses hommes de l’enfermer quelque part où elle ne pourrait embêter personne. Elle piailla un long moment jusqu’à ce que ses cris deviennent imperceptibles. Puis le calme revint.

    Nous étions de retour dans ce ridicule sac à tous s’écraser et jurer. Mais Tamalice et moi ne disions rien, aux anges. Pitch s’étant logé surement sous le menton de l’ânesse et Jack la tête écrasée contre la mienne sans le vouloir. Seuls Mary-Sue jappait à qui mieux mieux et Mélo feulait de colère, écrasée sous nos deux gros derrières de mammifère quadrupède et de camélidé domestique. La route fut longue, ennuyeuse et terriblement déplaisante. Particulièrement épouvantable pour faire court. Les guerriers hypocrites nous menant au roi ne nous adressèrent pas la parole de tout le trajet, faisant comme si nous n’existions pas. Ils discutèrent entre eux, ignorants totalement nos revendications quant à l’abominable traitement qu’ils nous infligeaient. Ce fut seulement lorsqu’ils arrivèrent devant les portes du château que Hulk se permit de nous faire un petit aparté peu sympathique.

    « -Oh, au fait, il faudrait peut-être que je vous mette au courant. Notre roi est monstrueux seigneur, certainement le pire de la contrée. Il est cruel, excessif et sans pitié. Son truc ? Terroriser, torturer, traumatiser et laisser à l’état de mort cérébrale. Peu de personnes sont ressorties vivantes et en bonne santé d’un entrevu avec lui. J’espère donc que votre séjour va être des plus enrichissants, moi je vais vous laisser dans son hall d’entrée et vais retourner fêter notre victoire. Merci de nous avoir aidé à gagner une notoriété du tonnerre, hein ! Termina-t-il en donnant une bonne claque dans le sac certainement moins amicale qu’elle ne voulait laisser paraitre.

    -Espèce de… laissa échapper Jack entre son bec.

    -Vous chêtes un gros malade, hein ! Beuglais-je à tue-tête.

    -Surtout que c’est MOI qui ai sauvé vos petites fesses de lopette ! S’enflamma Tamalice.

    -Moi je m’en fous, de toute façon il va certainement tomber sous mon charme ce roi, railla le chihuahua.

    -Il va surtout faire de tes cuisses de chien de jolies nems, renchérie l’ânesse, toujours pleine de tact.

    -Ce gars à l’air… GENIAL, s’extasia le croquemitaine. Je veux le rencontrer.

    -Pitié… On avait déjà assez avec un Pitch Black, pas un second, quoi… Soupira Jack, ennuyé.

    -Personnellement, je n’ai rien contre, roucoula Tamalice en se collant un peu plus au cacatoès.

    -Bon, je n’ai aucune idée de ce que vous pouvez bien raconter et surtout je m’en contrefous, alors fermez-là, on arrive dans le château, les coupa net le chef en envoyant valser son pied dans le sac, faisant fuser une flopée de jurons étouffés. »

    L’agitation était à son comble autour, les guerriers semblaient apparemment stressés et impatients de pouvoir quitter cet endroit. Mais ils durent attendre que les portes s’ouvrent dans un grincement sinistre, qu’un nombre inaudible de soldats viennent récupérer le sac dans lequel nous fulminions avant de pouvoir partir. Hulk remercia les soldats puis ils partirent bruyamment. Les personnes portant notre sac ne bougèrent pas quelques instants, un peu déstabilisés par la situation. Cependant ils se reprirent vite en main lorsque nous recommencions à nous agiter à l’intérieur. Ils passèrent le pas de la porte qui se ferma immédiatement derrière eux et déambulèrent de longues minutes à travers le château dans un bruit de cliquetis d’armures et d’armes insupportable. Finalement ils s’immobilisèrent, posèrent le sac délicatement avant de l’ouvrir. Des visages curieux coiffés d’un casque en acier argenté et bleu apparurent au-dessus du sac avant de s’écarter afin de nous laisser sortir. Dans un vacarme digne d’une basse-cour nous nous en échappions, soulagés de retrouver un tant soit peu de lumière et surtout fatigués de ce moyen de locomotion peu commun. Quatre soldats étaient postés autour de nous, le regard quelque peu ahuri de certains et le fou rire étouffé d’autres en nous voyant, drôles de bêtes que nous étions.

    « -Punaise, regardez-moi ces trucs. On dirait un arc-en-ciel de bêtes de foire, rigola l’un en faisant référence à nos pelages originaux et multicolores.

    -J’ai jamais vu des créatures aussi laides. D’où ça vient ?

    -Certainement du continent D’Hyal. Tu connais le coin, on pourrait y faire pousser des carottes qu’elles ressortiraient choux fleurs volants.

    -Ah, apparemment, il n’y a pas que chez nous que Tchernobyl a frappé, gloussa Tamalice presque imperceptiblement. Tu crois que leurs enfants comptent aussi jusqu’à 33 sur leurs doigts ? Rajouta-t-elle en se penchant vers mon oreille, plus hilare que jamais. »

    Je lui fis les gros yeux tandis que les autres du groupe se taisaient, essayant d’évaluer la situation. Nous étions plantés dans un couloir avec tapis rouge, juste devant une grande porte en bois ornée de fresques. L’allée était entièrement allumée grâce à des cierges, rajoutant ainsi une ambiance encore plus « draculesque ». Mélo ne disait plus rien depuis un moment, elle se contentait de retourner ses doigts poilus encore et encore, signe d’anxiété. Le roi était-il si affreux ? Pitch avait quant à lui les yeux qui pétillaient. Il avait hâte de rencontrer son semblable, tellement hâte qu’il se refaisait une beauté grâce au reflet de lui que lui renvoyait le sol en marbre. May, elle, se pavanait devant les soldats qui étaient plutôt charismatiques sous leur armure. Mais qu’importe la façon dont elle bougeait son popotin, les quatre hommes la regardaient en rigolant comme des baleines, apparemment étrangers à cette race de chien ridicule. Jack restait raide aux côtés de l’immonde chimère. Il ne savait pas vraiment comment réagir il faut dire, il n’avait jamais été jugé pour ses bêtises et encore moins par quelqu’un d’important. Et puis surtout que c’était la première fois qu’il faisait une bourde sans le vouloir et qu’il ne pouvait pas s’enfuir en s’envolant. Quant à Tamalice et moi, nous nous faisions des messes-basses, nous demandant si nous devions fuir maintenant ou attendre encore un peu.

    Finalement, le plus avancé des quatre hommes toussota dans son poing afin de calmer ses camarades et de pouvoir nous adresser la parole.

    « -Hum, créatures… Si j’ai bien compris, vous êtes les responsables de ce massacre dehors. Le roi est prévenu de votre arrivée et vous attend derrière cette porte.

    « -Vous n’allez pas venir avec nous ? Demanda May en papillonnant des cils, charmeuse.

    -Oula non, balbutia le plus petit des quatre, aujourd’hui il est de très mauvaise humeur. Je n’ai pas envie de terminer au pilori ou encore de perdre un grade.

    -De-de mauvaiche humeur ? Balbutiais-je, plus qu’inquiète.

    -Y’a que ça qui t’étonne, Sherlock ? Il nous comprend, articula Tamalice.

    -Oh, oui, effectivement, répondis-je l’air songeur.

    -Rien de plus normal, expliqua le même soldat en retirant son casque, laissant apparaitre deux oreilles de 15 centimètres chacune pointant vers le ciel, fines et poilues ainsi qu’une touffe bouclée de cheveux blonds. Mon père provient du peuple des alpagas du nord.

    -Hey, couchin...couziiiin, m’émerveillais-je bêtement après finalement deux tentatives en faisant bouger mes oreilles de lama afin qu’il les remarque. »

    Il sourit de toutes ses dents à ma remarque et m’offrit une accolade amicale avant de remettre son casque. Alors que nous commencions à taper la causette, le plus sérieux du groupe nous interrompit :

    -Désolé de couper votre passionnante discussion (que je ne comprends absolument pas soit dit en passant) concernant vos haleines fétides communes mais on a du boulot. Vous parlerez poils frisés un autre jour, alors si vous voulez bien… Termina-t-il en ouvrant de façon plus foireuse que mystérieuse la porte. »

    Pitch se redressa directement et sautilla jusqu’à la pièce, impatient de faire la rencontre de ce sombre personnage. Tamalice le suivit de près, curieuse, faisant claquer ses sabots sur le marbre involontairement. Mary-Sue dût se faire violence pour détacher son attention de ces quatre gardes qui auraient pu faire mannequins dans notre monde. Quant à Mélo et moi, nous n’étions pas spécialement pressées de rentrer dans cette pièce lugubre à la lumière plus que tamisée. Finalement, je soufflais un « à la revoyure » à mon compagnon d’infortune qui me fit un signe amical de la main puis lui tournais le dos. Au moment où nous avions tous passé le pas de la porte, le plus vif des soldats la referma derrière nous, nous plongeant dans une atmosphère lugubre. Un bureau trônait au centre de la pièce, haut, couteux, foncé. Sur les côtés, des bibliothèques à n’en plus finir, elles recouvraient la totalité des murs. La seule fenêtre qui aurait pu nous permettre de voir la personne assise derrière le bureau été fermée, barricadée et voilée par deux épais rideaux, au cas où les planches les celant ne suffisaient pas. Sur la chaise, une ombre menaçante bougeait lentement, instaurant la frustration et l’inquiétude dans notre groupe. Puis il fit un mouvement plus rapide que les autres et d’un coup son bureau s’éclaira. L’homme derrière le bureau venait tout juste d’allumer sa lampe, nous laissant ainsi découvrir son visage.

    Il avait le regard froid, dur, caché sous d’épais sourcils lui donnant un air de grand-duc. Il devait approcher la cinquantaine à en croire certains de ses traits creusés par la fatigue, la vieillesse et le vécu. Sa bouche était pincée et figée en un air irrité peu rassurant, air accentué par un menton maigre et presque dangereux tellement il était pointu et légèrement en avant. Il était raide sur son fauteuil, seuls ses doigts tapant en rythme sur son bureau impatiemment démontraient qu’il n’était pas une statue ou pire, mort dans cette position. Après un long silence qui voulait en dire beaucoup, il recula sa chaise du bureau et croisa ses jambes, brisant son attitude qui imposait le silence. Il passa sa main dans ses cheveux légèrement trop longs, remettant ainsi les quelques mèches brunes rebelles en dehors de son champ de vision. Ses derniers gestes avant de s’immobiliser à nouveau furent de croiser ses bras, montrant son mécontentement et de nous désigner les deux sièges face au bureau du menton. Nous nous regardions un bref instant, pensant qu’il blaguait. J’osais un coup d’œil vers le roi et détourna immédiatement la tête, les yeux exorbités et la bouche serrée d’une façon ridicule. Ses sourcils étaient froncés et dans ses yeux dansaient des flammes sombres et dangereuses. Sa bouche avait changé de position et affichait maintenant un rictus à en glacer mon sang de lama.

    Il a réussi à me défriser, ce bougre, pensais-je en constatant mon pelage dressé à certain endroit.

    Sans rechigner, Tamalice posa sa croupe maladroitement sur le bord du fauteuil et se glissa jusqu’au fond comme une limace. Je pris le second siège et réalisa le même manège qu’elle tout en faisant très attention à ne pas laisser mes yeux dériver vers ce regard que nous assenait le roi. Mélo prit place à côté de Tamalice, l’écrasant contre l’accoudoir sans le vouloir. May, la tête basse, se dirigea vers ma chaise et sauta sur mes cuisses spaghettis grotesques en faisant attention à bien enfoncer griffes dedans. J’étouffais un juron et lui attrapa la queue, je l’immobilisai ensuite entre mes « bras » et l’écrasant suffisamment pour qu’elle se tienne tranquille. Pitch et Jack quant à eux se posèrent sur les accoudoirs restants, évitant tout contact avec Tamalice et moi, sachant pertinemment qu’ils risquaient de causer une troisième guerre mondiale dans le bureau du roi s’ils le faisaient. Notre position étant peu confortable, nous ne fûmes pas bien longs avant de reprendre notre attitude querelleuse. Les grognements fusèrent ainsi que les jurons, Tamalice se plaignant des poils de Mélo chatouillant ses naseaux, moi m’offusquant lorsque May planta ses crocs dans ma patte avant droite afin de se libérer. Jack, le regard inquiet jonglant entre nous et le roi, nous demandait de nous calmer en grimaçant. Pitch, lui, passait une de ses ailes dans ses plumes lui servant de cheveux et affichait un sourire en coin diabolique. Il était prêt à conspirer avec ce monstrueux individu. Finalement, le roi qui nous regardait d’un air excédé racla sa gorge, nous faisant tous taire en un temps record. Il planta ses prunelles sapin dans nos yeux, le regard plus que mauvais et terrifiant. Pitch trépignait, attendant enfin que cet être démoniaque ouvre la bouche, quant à nous, les yeux écarquillés, nous retenions notre souffle comme si respirer le même air que lui aurait pu nous empoisonné. Le roi soupira soudainement, rejeta la tête en arrière et un puissant rire s’éleva dans la pièce, nous raidissant immédiatement. Le roi était hilare, à tel point qu’il s’en tapa la cuisse joyeusement. Complètement perdus, nous nous jetions tous des coups d’œil interloqués à tour de rôle, essayant de comprendre la situation. Pitch, tantôt des étoiles plein les yeux, perdit instantanément son sourire. Le roi finit par essuyer ses yeux larmoyant avant de se redresser dans son siège, encore en proie à des spasmes nerveux. Il finit par se calmer au bout d’un moment, sans pour autant perdre une étincelle d’amusement dans le regard. Il posa ses mains sur ses cuisses écartées avant d’ouvrir la bouche.

    « -Oh mon dieu, qu’est-ce que vous êtes laids et inconscients ! Qu’est-ce que tu es toi ? Demanda-t-il en se penchant vers le cacatoès. Tu es vraiment mignon avec tes petites joues roses, on dirait les poupées de ma fille ! (La mine de Pitch se décomposa, laissant apparaître une expression vide et choquée.) Et vous quatre alors… Signala-t-il en pointant Tamalice, May, Jack et moi du doigt, vous formez la gay pride à vous tous seuls ? (Notre air blasé voulu tout dire quant à sa remarque peu subtile et à ce qu’on pouvait bien ressentir à cet instant.) Quant à toi… évite de te frotter trop au fauteuil, je n’ai absolument pas envie de me retrouver avec du poil de chat partout. En plus j’en suis allergique, donc bon. Bon, vous êtes bien moches et vous avez causé pas mal de soucis aujourd’hui, je dois l’admettre, mais avec des tronches pareilles, vous avez largement purgé votre peine. (Notre air blasé se transforma en une expression profondément outrée, voire choquée.) Allez, je suis sympa, je tire un trait sur cette histoire, assura-t-il en balançant sa main horizontalement devant lui pour mimer ses dires, après tout, on n’a pas perdu grand monde. Alooors… qui veut du pinard ? Balança-t-il pour finir en sortant une bouteille d’alcool d’un de ses tiroirs de bureau, l’air ravi. »

    Un « paf » fut le seul bruit retentissant dans la salle. Dépités, nous tirions une tronche de trois pieds de long, quant à Pitch… Il s’était écroulé de l’accoudoir, raide comme un balai, causant cette légère tonalité.

    La fin de journée risquait d’être longue…


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