• 1 semaine avant l’arrivée de Madame Duchamps à l’hôpital.

    « -Comment ça UN ENFANT ?! hurla Mme Duchamps. »

    La grosse femme arracha des mains le télégramme que lui lisait son amie pour le lire à son tour, comme si ça avait été une mauvaise blague. Curieuse, Adélaïde tendait l’oreille tout en astiquant les fenêtres qui se trouvaient au bout de la pièce à quelques mètres de sa patronne. Elle écoutait rarement les conversations de Madame et de sa clique, mais rien que le mot « enfant » avait retenu son attention avec un gros pincement au cœur. Alors que Madame pâlissait plus elle avançait dans sa lecture, ses deux amies se taisaient et buvaient leur thé, gênées. Ces deux femmes passaient quasiment tous les après-midi pour prendre le thé avec sa patronne. L’une rousse et petite, elle était la plus bête des 3. Complètement nunuche et à l’ouest, elle passait son temps à poser des questions. Sa seule présence relevait de cette fidélité qu’elle gardait envers Madame. L’autre brune et aux quelques kilos en trop, elle réfléchissait beaucoup lorsqu’elle buvait son thé avec ses amies mais restait énormément crédule. Etre en leur compagnie la calmait et elle aimait cette famille isolée dans les bois mais n’arrivait absolument pas à cerner les véritables personnes derrière les Duchamps.

    Ces deux femme idolâtraient totalement leur amie et ne pouvaient s’empêcher de montrer leur respect et leur fierté envers elle. Lorsqu’elles ne passaient pas leur temps à lui avouer chaque merveille qu’elle faisait pour elles et l’aduler dans ses moindres gestes et détails, elles étaient distraites par l’arrivée de Monsieur Duchamps. Sa présence dans la demeure manifestait chez elles une sorte d’excitation mêlée à des gloussements et caquètements insupportables à l’oreille d’Adélaïde. Elle ne comprenait pas ce que ces femmes trouvaient à ces deux énergumènes, en particulier à cet homme. Fort heureusement, cette « panique à la bassecours » n’arrivait que très rarement étant donné que Mr Duchamps était souvent absent, au plus grand désespoir de ces femmes et au plus grand soulagement de son employée.

    « -Je suis désolée pour ces membres de ta famille… se permit la plus fine des deux amies.

    -C’est tragique tout de même, tu n’en avais plus que 3 et voilà que seule la petite a survécu à cet accident, ajouta l’autre en reprenant un gâteau.

    (La concernée balaya ces commentaires d’un revers de main dédaigneux.)

    -De toute façon, ils ne m’ont jamais considéré comme un membre de leur famille. Non mais, ils m’ont rejeté lorsque j’avais le plus besoin d’eux, et maintenant qu’ils sont tous morts, c’est eux qui ont besoin de moi ! Ils me prennent vraiment pour le dindon de la farce ! S’exclama-t-elle rouge de colère.

    -Oui, mais en l’occurrence ils sont morts, je ne pense pas que c’était volontaire, ma chère Duchamps, se moqua un tantinet la brune en sirotant son thé. »

    Le regard que Madame D dit tout sur son dernier commentaire. La brune se sentie gênée et décida de faire comme si elle n’avait rien dit.

    « -Que leurs est-il arrivé ? Demanda la plus simplette.

    -Un accident de calèche à 25 kilomètres d’ici. Tu sais, le fossé plutôt dangereux qui mène à Lateim, expliqua Mme D en se massant l’arête du nez.

    -Oh, effectivement, s’ils sont tombés là-dedans… Ce qui est étonnant c’est que la seule survivante fut l’enfant. J’aurai plutôt parié sur la femme ou le mari en ce qui me concerne. Et du coup… ?

    -Mh ?

    -Eh bien, quel est le problème ?

    (Madame réfléchit et lui répondit en la regardant droit dans les yeux.)

    -Je vais devoir m’occuper de cette gamine. Je suis devenue sa seule parente. Et contrairement à ce qu’on pourrait penser, je n’affectionne pas particulièrement les enfants et encore moins ceux de mon ancienne famille.

    -D’un autre côté, avoir un enfant a des avantages, rigola la brune.

    -Et je peux savoir lesquels à part te vider ton compte bancaire ?

    -C’est adorable lorsque c’est bien éduqué, ils font tes tâches ménagères, ne te dérangent pas, et tu peux même hériter d’un beau fils riche si c’est une fille ! Imagine, quelle aubaine ! »

    Adélaïde s’offusqua en entendant pareilles sornettes. Agacée par ces propos, elle frotta plus fort la vitre en se pinçant la lèvre. Un enfant n’était pas un esclave !

    « -Vu sous cet angle… Mais il aurait fallu qu’elle soit éduquée de cette manière dès le début, je n’en ferai plus rien à 9 ans.

    -Mais voyons, il n’y a pas d’âge pour apprendre les bonnes manières ! S’exclama la blonde.

    -Pour une fois, elle a raison. Et puis tu ne risques pas de toucher une grosse part de l’héritage en tant que dernière survivante de la famille ? »

    Son regard s’illumina un court instant. Adélaïde soupira intérieurement. Dès que Madame entendait parler d’argent, elle partait au quart de tour. Mais elle perdit vite cette lueur en comprenant quelque chose.

    « -Non. Il y a cette petite. Tout lui reviendra. »

    Un silence de mort s’installa dans la pièce mais fut brisé presque immédiatement.

    « -Dérangerai-je un moment de confession envers notre seigneur  ? Demanda une voix qu’Adélaïde connaissait bien. »

    Toutes les femmes présentes dans la pièce sursautèrent en même temps mais pas pour les mêmes raisons. Les deux amies échappèrent un petit cri similaire à un orgasme avant de glousser comme des pintades. Madame se retourna et lui fit son plus beau faux sourire tandis qu’Adélaïde retenait sa respiration les yeux exorbités. C’était lui.

    « -Chéri, te revoilà, tu tombes à point nommé, nous étions en plein dilemme, raconta Mme D.

    -Ah oui ? Dit-il avec un semblant d’ennui dans la voix.

    (Il posa sa mallette à côté du sofa de sa femme et resta debout derrière son fauteuil en posant ses mains sur ses épaules.)

    -Une arrivée imprévue dans la famille. Nous allons devoir régler ce problème en privé, raconta-elle en fixant ses amies avec insistance pour bien leurs faire comprendre le message. »

    Les deux dindes qui gloussaient en regardant Mr Duchamps mirent quelques secondes avant de réagir. Ce fut la plus dégourdie qui percuta le plus vite et qui transmit véritablement le message d’un coup de coude à sa voisine qui s’excitait toujours en rougissant. Les deux se levèrent avec hâte, posèrent sur la table-basse leur tasse et firent leurs adieux au couple qui leur répondit d’un au-revoir hypocrite. Adélaïde qui les accompagna vers la sortie, revint reprendre ses activités discrètement. Elle se mit à astiquer les fenêtres derrière sa patronne de peur d’être vue en train d’épier. Le couple attendit d’entendre la porte d’entrée se fermer derrière elles avant de retirer son masque dégoulinant de mensonges.

    « -Quel est donc le problème ? Commença l’homme en soupirant, agacé. »

    Il s’assit face à sa femme et sortit une cigarette. C’est à cet instant même qu’il reporta son attention sur la jeune servante face à lui. Il avait bien remarqué qu’elle les observait mais ne lui faisait comprendre que maintenant d’un rictus sournois. Elle se redressa, comme pétrifiée. Elle se mit à trembler. Elle n’arrivait pas à détourner les yeux de ces deux gouffres sombres qui l’observaient. Puis il détourna son attention vers la flamme de son briquet qu’il venait de faire apparaitre. Il pencha un instant la tête pour l’allumer avant de la redresser et de regarder froidement sa femme, ignorant totalement Adélaïde.

    « -Ma godiche de famille vient de périr dans un accident de la route. Et ce stupide télégramme vient de m’informer que je dois aller récupérer leur fille, seule survivante de l’accident. Regarde par toi-même, souffla-t-elle en lui tendant le papier. »

    Il le lut rapidement sans aucune émotion. Après trois quatre bouffés de fumé, il termina sa lecture et souleva un sourcil. Ricanant, il balança avec dédain la feuille sur la table avant d’étreindre sa cigarette dans une tasse. Puis, comme si cela était on ne peut plus normal, il lâcha :

    « -Tu n’as qu’à t’en débarrasser. »

    Adélaïde en perdit son chiffon. Avait-elle bien entendu ?!

    « -Tu voudrais que je l’abandonne dans la forêt ou que je la noie dans une rivière ?

    -Qu’importe, du moment qu’elle ne traine pas dans cette maison et encore moins dans mes pattes.

    -Et comment je fais pour l’héritage ? »

    Son sourcil se dressa une nouvelle fois et une lueur intéressée apparut dans son regard.

    « -Un héritage ?

    -Oui, si mes souvenirs sont bons, cela reviendrait à quelques centaines de milliers. Rien de quoi s’extasier, mais c’est toujours ça de pris.

    -Effectivement, ça change tout. (Il réfléchit.) Réflexion faite, tu devrais d’abord aller te renseigner à la banque avec la petite avant de la délaisser. Nous ne savons pas ce que le contrat stipule exactement, imagine qu’il soit seulement dédié à elle…

    -Il suffit qu’elle meurt dans ce cas. Plus de gamine, plus d’obstacle en travers de notre héritage.

    -Ca me semble bien. Je te laisse t’en charger, j’ai d’autres choses à faire. Essaye de faire ça discrètement, veux-tu ? Je ne voudrais pas qu’on ait de mauvaises idées sur moi à l’Assemblée.

    -Ne t’inquiète pas, je ferai ça proprement sans que ça ne te nuise, sourit-elle. »

    Ce fut la réflexion de trop, Adélaïde laissa échapper un hoquet de terreur. L’homme leva les yeux dans sa direction et lui fit son sourire le plus perfide. Il se leva et se dirigea vers elle. Figée, elle recula à peine, transie de peur. En voyant sa réaction, son sourire s’accentua. Il se posta devant elle et dit tout haut :

    « -Apparemment les murs ont des oreilles ! J’en connais une qui a l’air très intéressé… »

    Madame se retourna et la relooka avec un air menaçant.

    « -Je peux savoir ce que vous faites là, Adélaïde ? Siffla sa patronne.

    (Les yeux de la jeune femme faisaient des allers-retours entre ses deux employeurs.)

    -Je… Je nettoie les vitres, Madame…

    -Et quelle partie de ma phrase n’avez-vous pas comprise lorsque j’ai demandé à me retrouver en privé avec mon mari?

    -.Je-Je pensais que vous vous adressiez à vos amies… Et puis Mr Duchamps n’avait pas l’air désappointé en me voyant…

    -Eh bien ne pensez pas la prochaine fois !

    -Vous rejetez la faute sur moi en plus ? Se moqua froidement Mr D.

    -Pas du tout ! Se défendit-elle, la bouche pâteuse.

    -Maintenant que vous êtes au courant, rejoignez-nous, je suis sûr qu’on va pouvoir trouver un arrangement entre nous, susurra l’homme en posa sa main sur son épaule et en l’emmenant vers les fauteuils. »

    Son seul contact lui provoqua un haut-le-cœur. Il la planta face à eux deux et s’assit de nouveau en la scrutant d’un air amusé.

    « -Ne vous avais-je donc pas dit de ne pas vous mêler de nos petites affaires ? Lui rappela-t-il. Je vois que vous ne tenez pas vraiment à votre petite vie tranquille…

    -Je lui ai aussi fait remarquer d’être discrète et sourde à tout ce qu’il ne la regardait pas mais il faut croire qu’obéir n’est pas vraiment son fort, s’exaspéra Madame.

    - Devrions- nous en parler à Gustave ? Questionna le mari. »

    Le sang de la jeune femme ne fit qu’un tour. Ils… voulaient l’offrir au cuisinier ?! En sueur, elle ne pouvait s’empêcher de trembler de plus en plus fort en se demandant à quel moment elle devrait s’enfuir à toute jambe. Sa patronne cogita deux minutes, laissant bien le temps à Adélaïde de frôler l’arrêt cardiaque. Puis elle clama sa sentence.

    « -Non. Bien qu’elle ait l’oreille qui traine un peu partout, son travail est remarquable, il serait dommage de s’en séparer maintenant. Cependant, j’aurai bien un petit travail pour vous en plus.

    -Je te trouve bien généreuse aujourd’hui, ce n’est pas dans tes habitudes, reprocha le mari à sa femme, déçu.

    -Qu’attendez-vous de moi ?

    -Si cette petite venait à habiter chez nous, je veux que ça soit vous qui vous en occupiez en plus du ménage. Vous deviendriez notre gouvernante et devrez la surveiller en dehors de vos moments de nettoyage. De plus, tout ce que vous avez entendu/vu ou entendrez/verrez à l’avenir, je ne veux qu’en aucun cas cela s’ébruite et se propage à l’extérieur, est-ce clair ? »

    Adélaïde considéra sa proposition avec gravité. Si elle était venue ici, c’était pour oublier les enfants et sa vie passée, pas pour devenir une babysitteur. Et puis de telles conditions… Elle savait qu’elle risquait d’en voir de belles dans le futur maintenant qu’elle était considérée comme membre du complot. Elle savait qu’elle devait refuser, cependant elle n’avait nulle part où aller et ne s’était pas encore suffisamment reconstruite pour pouvoir de nouveau revoir le vrai monde. De plus, le regard presque fou des deux personnes face à elle lui fit comprendre qu’elle n’avait pas vraiment le choix. Elle déglutit, cacha les tremblements violents de ses mains en les joignant devant elle fermement et tenta d’oublier cette douleur à l’abdomen qu’elle avait. Elle se redressa, cala son expression la plus neutre sur son visage et répondit avec assurance :

    « -Oui Madame, si tel est votre choix, je l’accepte.

    -Parfait. Cependant veillez à ce que votre comportement d’aujourd’hui ne se reproduise pas, je ne serai pas aussi clémente la prochaine fois, la menaça-t-elle. »

    La jeune femme hocha la tête en signe de consentement. Le pacte était celé, elle ne pourrait plus revenir en arrière désormais. 

    Sur cette conversation, ils repartirent vaquer à leurs occupations. L’homme attendit que sa femme sorte de la pièce pour souffler à l’oreille d’Adélaïde juste avant de partir : « Je sens qu’on va bien s’amuser tous les deux. » Elle ne répondit pas et resta comme à son habitude immobile de dégout au simple contact de sa respiration contre sa peau. Elle n’aurait jamais dû accepter ce job. Tout en reprenant son souffle et son chiffon, elle songea à l’arrivée de cette petite fille dans la maison et à son passé.

     

    Elle n’imaginait cependant pas un dixième de ce qu’elle allait vivre les années à venir.


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  • 1 an plus tard.

    Elle vit son père pour la dernière fois lorsqu’il l’éjecta avec force hors de la calèche. Sa mère hurlait, une expression de terreur incrustée sur son visage et son père qui lui cria qu’elle devait survivre en la poussant dehors.  Ils volaient tous. La roue, qui avait glissé sur la chaussée un peu trop humide, avait entrainé leur chute dans le fossé le plus dangereux de la région et ainsi, depuis quelques secondes, ils chutaient. Le cocher était déjà parti bien loin dans la forêt en contrebas et elle le rejoignait en criant. Elle tomba à une vitesse phénoménale légèrement plus à gauche de l’endroit où la calèche s’écrasa. Dans un bruit sinistre, leur fiacre se broya en plein vol, les os des chevaux se fracassèrent en même temps contre ces arbres, les tuant sur le coup. La calèche se déchira en deux et ne laissa plus que quelques débris se briser au sol. La fillette qui avait été envoyée hors du moyen de transport par son paternel atterrit avec brutalité dans un buisson à 3 mètres de l’impact de leur hippomobile contre les sapins. Heureusement pour elle, elle ne fut pas la plus à plaindre, elle s’évanouit sous le choc, ne sentant ainsi pas avant son réveil ses quelques fractures à la jambe droite, son épaule brisée et une branche qui était venue se loger dans son flan gauche. Elle ne s’éveilla que bien plus tard, il faisait totalement nuit, elle n’entendait aucun bruit et perdit son souffle un instant à cause de la douleur. Elle pleura à cause de cet élancement que lui procuraient ses blessures. Elle serra les dents, souleva ce qu’il restait de sa robe pour voir ce qu’elle avait et vit grâce à la lumière de la lune un large hématome sur sa jambe et son bras. Elle tenta de bouger, mais la branche ne se décidait pas à la lâcher, elle devrait la retirer pour s’extirper de cet endroit. Elle gémit, implora Dieu de la sauver et cria de toutes ses forces lorsqu’elle retira d’un coup sec ce morceau de bois. Sa plaie saignait, elle se tint le côté. Elle ne savait sur quel pied danser à cause du tiraillement et de cette torture qu’elle devait subir. Elle pensait ne pas survivre, que ces derniers moments seraient ceux-ci, mourir dans une forêt la nuit, seule. Tout en essayant de lutter contre le malaise qui la guettait, elle rampa en direction de la carcasse de sa calèche. Il lui fallut un moment avant de l’atteindre car ses blessures l’empêchaient de se relever et la ralentissaient. Arrivée vers ce qu’il restait de son auto, elle appela d’une voix chancelante ses parents. Silence. Personne ne lui répondait. Elle se rapprocha encore et utilisa ses dernières forces pour soulever certains débris. En dessous, elle put apercevoir certains morceaux des pauvres canassons et parmi eux, la main de sa mère. Elle ne put rien déterrer d’autre, le reste était bien trop lourd pour elle. Ses yeux se révulsèrent d’horreur en voyant cette scène sortie tout droit des enfers, et cette odeur de la mort qui embaumait les alentours et n’hésitait pas à s’inviter dans ses narines. Elle serra la main glacée de sa mère où seule une bague, avec sa froideur, rendait le corps décédé un semblant plus vivant, ferma les yeux comme pour essayer d’oublier ce qu’il venait de se passer et sanglota pendant un moment. Son chagrin fut la dernière chose qu’elle ressentit avant de défaillir de fatigue, de souffrance et de tristesse. 

    Son réveil suivant fut brumeux, elle avait l’impression qu’un voile était devant ses yeux. Elle était allongée sur une couche bien trop douce pour que ce soit de la mousse de la forêt. Elle avait mal et émergeait très difficilement de son sommeil. Elle tourna la tête et vit une perfusion reliée directement à son bras non plâtré. Elle souffrait horriblement, la perfusion ne devait certainement pas être une sorte d’anesthésiant vu la douleur qu’elle endurait. Mais la plus dure à supporter était tout de même celle qu’elle avait au cœur. Ses parents étaient morts. Elle était désormais seule. Enfin, techniquement là où elle était actuellement elle ne l’était pas vraiment car son lit se trouvait dans une grande pièce comme pleins d’autres. Elle pouvait entendre derrière le rideau sale qui la séparait des autres, des pleurs, des lamentations, des ronflements des patients de l’hôpital où elle émergeait, tout ceci dans un brouhaha irrégulier et constant. La tristesse qui flottait dans l’air la contamina car elle fondit en larmes. Mais où pouvait-elle bien pouvoir aller habiter? Elle devrait vivre à l’orphelinat? Et ses parents, comme ils lui manquaient... Alors elle tenta de réfuter la vérité, de se mentir. Et s’ils n'étaient pas morts? Elle sanglota et rigola en même temps. Oui, jamais ils ne l'auraient laissée dans ce vaste monde. Elle se rassura pendant de longues heures et finit par se persuader qu’ils l’attendaient dehors et qu’elle n’avait qu’à sortir d’ici pour les voir. Puis, alors qu’elle tentait de prendre le petit verre d’eau de sa seule main épargnée, elle se rendit compte que son poing était solidement fermé. Elle l'ouvrit doucement, faisant craquer ses articulations et circuler le sang de nouveau, et vit une bague tachée d'un rouge brunâtre. L'alliance que sa mère ne quittait jamais recouverte de sang séché était à l’intérieur et avait même laissé une trace dans sa paume. Ce minuscule bijou suffit pour lui faire perdre tout espoir d'une possible survie de ses parents et d'elle qui plus est. Elle aurait juste dû mourir avec eux. Accompagnée de cette pensée, ce mot se répétait dans son esprit: Seule.  

    Les minutes qui suivirent furent d’une lenteur implacable. Elle n’avait plus aucun espoir de survie en elle, la solitude l’emplissait et la faisait pleurer comme jamais elle n’avait pleuré. Elle se laissait lentement sombrer dans le désespoir. Elle fut interrompue quelques fois par les infirmières qui se présentaient à elle et qui prenaient un tas de notes en lui assurant que tout allait bien se passer et que bientôt elle pourrait de nouveau courir et lancer des balles comme tous les enfants de son âge. Mais elle n’en avait que faire, du haut de ses 9 ans, que pouvait-elle faire sans ses parents? Elle ne pouvait même pas aller à l’école. S’enfonçant un peu plus dans son lit, elle finit par se recouvrir totalement dans sa couverture et remonter ses jambes contre son ventre. Elle serra fort le dernier objet qui la liait à ses parents. Elle aurait tant voulu avoir Mr Lapin, sa peluche favorite, avec elle pour se consoler. Mais elle l’avait lui aussi abandonné en le laissant dans sa chambre et elle était certaine qu’elle ne retournerait plus chez elle pour la récupérer. Elle n’avait désormais plus personne à serrer dans ses bras, seulement des souvenirs froids et une vieille couverture trouée. 

    Les semaines passèrent, personne n’était encore venu la chercher. Mais qu’espérait-elle aussi? Elle n’avait pas d’autre famille que ses parents. Ses blessures se remettaient doucement, elle pouvait marcher de nouveau, certes maladroitement et en boitant fortement, mais au moins elle pouvait aller dans le jardin de ce petit hôpital et ainsi fuir les complaintes des autres blessés qui la rendaient encore plus effrayée. Assise dans le gazon, elle regardait les grandes grilles qui cachaient en partie l’extérieur. Elle devrait bientôt partir, car les infirmières commençaient à s’impatienter, les docteurs s’irritaient de ne pas être payés, et l’orphelinat qui refusait son admission en prétextant qu’ils n’auraient jamais pu tirer des bénéfices d’une petite convalescente traumatisée. Ainsi, elle serait certainement expulsée d’ici et livrée à elle-même. Elle échappa un sanglot en y pensant, à bout de nerfs. Elle était fatiguée. En plus, elle ne dormait pas énormément depuis l’accident. A chaque fois qu’elle fermait les yeux, c’était pour entrapercevoir la scène de l’explosion de la calèche et la mort de tous, y compris celle des chevaux. Alors elle ne dormait pas. Elle se contentait d’écouter à contrecœur les autres habitants de la pièce ou de pleurer en silence.

    Puis un jour, alors qu’elle était encore bandée et affaiblie, alors qu’elle regardait le plafond, plongée dans ses souvenirs les plus joyeux, une femme imposante et opulente se dressa au pied de son lit accompagnée d’un docteur. La petite se redressa poliment pour l’observer, le regard vide. Que lui voulait-elle ? Elle paraissait sévère, la petite pouvait voir une certaine irritation sur son visage. La dame l’observa un moment comme une femme au foyer pouvait regarder une pièce de viande au marché et se tourna vers le médecin. Elle lui demanda de faire lever l’enfant. Il s’exécuta et sollicita doucement la fillette. Comme un pantin obéissant, elle se redressa, mettant ainsi à jour l’étendue de ses blessures. Son visage portait encore les marques des impacts avec le sol lors de son atterrissage pendant l’accident. Des traces jaunâtres d’anciens hématomes, des écorchures… Sa jambe, bandée, la faisait toujours boiter, elle avait des difficultés à la poser à terre sans souffrir. Son bassin cicatrisait bien mais son bras sous écharpe refusait toujours de bouger, le médecin lui avait de toute façon bien dit qu’il lui faudrait minimum 6 mois avant qu’elle puisse de nouveau le bouger. Ainsi, cette inconnue scrutait son petit corps meurtri, tournait autour d’elle, évaluant son état.

    -« C’est une blague j’espère ! Vous voulez me refiler cette petite ? Mais regardez-la, elle ne doit pas être capable de faire quoique ce soit dans l’état où elle est !

    -Je m’excuse sincèrement Madame, mais elle a été retrouvée dans un état sévère, vous seriez venue la chercher un mois auparavant, elle n’aurait même pas pu se déplacer.

    -Je n’en ai que faire, je ne veux pas d’une gamine handicapée, cracha-t-elle en croisant les bras en signe de refus catégorique.

    -Mais nous ne pouvons pas la garder plus longtemps et l’orphelinat refuse de la prendre… De plus, selon la législation, vous êtes la dernière descendante de sa famille, vous êtes donc dans l’obligation de la prendre en charge. 

    -Mais je n’en ai que faire de votre législation ! Je ne veux pas de cette pitoyable créature ! »

    Il soupira, irrité. Cette femme était bien gentille, mais il n’avait pas toute la journée à lui accorder, et son augmentation dépendait de cette gamine. S’il ne la dégageait pas d’ici cette semaine, son patron lui avait promis un licenciement digne de ce nom.

    « -Je suis désolé Madame, vous devez la prendre avec vous, vous n’avez pas le choix. Vous risquez la prison autrement, et il serait fort dommage de vous faire enfermer à votre âge, vous ne pensez pas ?

    (Elle grinça des dents, son visage devenait rouge, elle se contenait. Finalement, elle céda sans pour autant perdre son regard noir.)

    -J’espère que vous êtes conscient de votre incompétence, non, de l’incompétence de votre hôpital tout entier, incapable ! Allez, rendez-vous utile et habillez-moi cette gamine qu’elle puisse se déplacer jusqu’à la calèche, je ne veux pas passer une minute de plus ici.

    -Bien sûr Madame, tout de suite, sourit l’homme en s’exécutant, heureux de la voir partir avec l’enfant et de savoir que ce soir il serait certainement plus proche de son patron qu’il ne l’avait jamais été auparavant. »

    Sur ses dires, la femme n’attendit même pas l’enfant et s’éclipsa de la pièce en jetant un regard rempli de dégout face à la misère humaine qui grouillait ici. Le médecin soupira bruyamment et entreprit de rassembler les effets personnels de la petite qui ne bougeait pas d’un pouce. Elle regardait dans le vide sans aucune expression faciale. L’homme en frissonna. Il comprenait parfaitement pourquoi l’orphelinat ne voulait pas d’elle, elle aurait fait peur à la fois aux enfants et aux futurs parents.

    Dès qu’il eut fini, il se plaça juste devant elle et s’accroupit.

    « -Tiens ma grande, ta veste et ta robe, je sais qu’elles ne sont pas en super état, mais en même temps vue la chute que tu as faite, ce n’est pas bien étonnant. »

    Elle le fixa et ses yeux se remplirent de larmes à l’entente du mot « chute ». Le médecin paniqua en voyant les larmes sur le point de couler. Il ne voulait pas qu’on dise de lui qu’il avait fait pleurer la petite juste avant qu’elle parte. Il faut dire qu’il n’avait jamais été très à l’aise avec les enfants aussi…

    « -Non, non, non, ne pleure pas… ! Hey, gamine, ça va aller ! Un petit coup de lavage, deux trois points de suture et ça sera comme neuf tu sais ! Au pire, la dame va t’emmener chez toi pour prendre tes affaires, alors tu n’as pas à t’inquiéter pour ça. (Il lui tapota l’épaule gentiment) Et puis tu ne risques pas de te faire gronder par tes parents maintenant ! Ajouta-t-il en rigolant, sans se rendre compte de sa gaffe monumentale. »

    A ces mots, la petite fondit en larmes. Prise de gros sanglots, elle hurlait presque de tristesse. Ses mains occupées par le petit tas de vêtements que l’homme lui avait fait, elle ne put se cacher et arborait un visage dégoulinant de larmes et de morve. L’homme, encore plus paniqué qu’avant, demanda du renfort à ses collègues infirmières. L’une d’elle accourut avec hâte vers le médecin en grognant et tous deux s’entretinrent un instant en chuchotant. La femme voulait apparemment quelque chose et s’énervait devant le médecin. Arrivés à un accord commun, elle hocha la tête, prit ce que l’homme lui tendait et se dirigea vers l’enfant avec l’homme. Elle s’empressa de pousser l’empoté de médecin avant de s’agenouiller à la hauteur de la gamine pour lui poser ses mains sur les épaules.

    « -Ma petite, n’écoute pas cet idiot, il ne sait pas ce qu’il dit. Dis-toi que tu vas pouvoir revoir ta maison, hm ? Il y a quelqu’un qui t’y attend ?

    (Entre deux sanglots, l’enfant réussit à articuler sa phrase.)

    -M-m-mon-maj-majordome.

    -Et tu l’aimes bien ce monsieur ? Demanda-t-elle en remettant une mèche derrière l’oreille de la petite. »

    Elle hocha la tête vivement en reniflant.

    « -Eh bien, c’est génial, tu vas pouvoir le serrer très fort dans tes bras lorsque tu le verras ! Mais pour ça, il faut que tu rejoignes la dame qui te prend en charge, nous ne pouvons pas t’y emmener.

    -Elle a raison, écoute l’infirmière, et puis tu vas pouvoir retrouver toute ta chambre de princesse et tes peluches ! Se rattrapa l’homme en hochant vivement de la tête et en lui faisant un grand sourire gêné. »

    L’infirmière le foudroya du regard pour bien lui faire comprendre qu’il valait mieux qu’il n’en rajoute pas plus s’il voulait qu’elle parte. Il se redressa en recevant le message et regarda ailleurs. La femme sortit un mouchoir de sa poche et lui essuya doucement les yeux et le nez avant de lui caresser une dernière fois la tête.

    « -Aller, maintenant il faut que tu suives ce monsieur, il va t’emmener jusqu’à la sortie. »

    L’enfant la scruta avec un regard plein d’humanité et après avoir calé son bagage dans son écharpe, elle prit timidement la main que le médecin tendait dans sa direction. En partant, elle regarda en arrière un dernier instant pour remercier la femme et vit son expression alors qu’elle partait à l’opposé. Un regard empli d’exaspération avec un rictus à la limite de l’antipathie et de la pitié. De sa main gauche, elle tassait un billet dans la poche avant de sa blouse sans même se rendre compte que l’enfant l’avait vu. La petite se redressa à la vue de cela, les yeux exorbités et fixa ses pieds sans dire un mot. Elle n’osait même pas regarder le visage de l’homme à qui elle tenait la main, de peur qu’il soit lui aussi caché derrière un masque de mensonges, qu’un bref instant il le perde et fasse apparaitre la véritable facette de l’être humain.

    Ils marchèrent en silence, parcourant les couloirs blanc cassé et slalomant entre les patients plantés sans gêne au milieu du passage. Elle sentait bien que le contact de sa petite main dans celle de cet homme le dérangeait plus qu’autre chose, mais il ne la retira pas pour autant, se contentant d’accélérer le pas pour arriver plus vite. Ils passèrent les deux portes principales et la petite fille vit la grosse femme plantée à 1 mètre d’eux, le pied tapant le sol avec irritation. Dès qu’elle les vit, elle se précipita vers l’enfant, l’arracha des mains du médecin en le fusillant du regard et la traina sans ménagement vers le fiacre. La petite n’eut même pas le temps de ressentir de l’appréhension en voyant le moyen de locomotion ou même de manifester sa douleur lorsque la femme la malmena ainsi car elle fut en quelques secondes projetée à l’intérieur du carrosse sur la banquette. La femme s’assit brusquement juste à côté d’elle, referma la porte et l’hippomobile démarra dans un claquement de fouet suivit de hennissements de contestation.

     

    Le médecin quant à lui resta un instant désemparé face à la brusquerie de cette femme, observa la calèche démarrer et irrité, cracha par terre avant de tourner des talons. Heureusement que sa promotion viendrait compenser sa journée pourrie, pensa-t-il avant d’entrer de nouveau dans l’hôpital.


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  • La calèche tremblait à chaque petit gravas passant sous les roues tandis que la jeune femme tentait tant bien que mal de rester sur la charrette arrière tout en se retenant d’éternuer à cause de la paille qui venait s’écraser contre son dos et chatouiller ses narines. Sans compter sa valise qui menaçait de valser d’un moment à l’autre hors du transport. Elle avait très envie de grogner, mais étant donné que ce vieux fermier lui avait gentiment proposé de la conduire jusqu’à l’orée de la forêt, elle allait faire un effort. Devant, elle pouvait entendre la respiration des chevaux sous l’effet de l’effort, une cloche d’église sonner 7h (La cloche du village qu’elle venait de passer, certainement) ainsi que le vent siffler jusqu’à ses oreilles avec la vitesse. Le début du printemps se faisait sentir, l’air était plus léger et moins frais que l’hiver passé, ce qui ne l’empêchait pas de frissonner un tantinet, après tout, il était encore tôt et les températures n’étaient pas suffisantes pour se sentir à l’aise. Les champs aux alentours brillaient au soleil du petit matin, mouillés par la rosée. Elle cala une de ses mèches rebelles châtain, pensive. Grâce à ce travail de bonne qui l’attendait, elle allait pouvoir prendre un nouveau départ, s’éloigner des grandes villes, du monde. Elle pourrait enfin mettre son passé de côté et tout recommencer et cela sans que personne ne l’en empêche. Cet emploi  était d’ailleurs apparu à point nommé, au moment où elle était la plus perdue et qu’elle risquait de faire une terrible erreur, apparu comme si on avait réalisé son souhait, comme si tout avait été calculé pour qu’il soit la lumière qu’elle attendait : Un manoir isolé du reste du monde ( 15 kilomètres du village le  plus près), une forêt empêchant quiconque de venir troubler la sérénité qui y régnait, pas d’enfants. Tout était parfait.

    Elle tourna la tête, sentant soudainement une bourrasque plus violente que les précédentes. Ils étaient désormais dans un couloir d’immenses arbres (en bordure des bois ?), avec de chaque coté de la route, un précipice menant à une partie de la forêt bien plus basse et profonde. Le soleil ne paraissait pas sur cette route, laissant une constante humidité et ainsi rendant la route plus dangereuse qu’elle ne l’était déjà. Peu rassurée, elle se tourna vers le fermier, qui paraissait on ne peut plus calme. Ce dernier dû sentir qu’elle l’observait, car il cracha d’un geste sec sa pâquerette qu’il mastiquait et engagea la conversation le temps de récupérer une remplaçante le long de la route (sans pour autant s’arrêter…).

    « -Si vous devez prendre c’te route plus tard, ma p’tite dame, j’vous conseille d’vous méfier lors des saisons d’pluies, elle glisse comme si on y avait placé des milliers de limaces, haha ! »

    Et il se tût  pour retourner à sa mastication. La jeune femme eut un frisson à chaque tournant qu’il prenait un peu trop vite, effrayée à l’idée de finir dans le précipice. Elle soupira de soulagement lorsqu’ils sortirent enfin de cet endroit pour ensuite retourner à sa contemplation du paysage, rêveuse.

    La calèche s’arrêta brusquement dans un dernier sursaut, manquant de faire tomber en avant la jeune femme et ainsi d’embrasser violement un sol qui n’attendait que ça. Elle se releva et épousseta sa longue jupe  avant de récupérer sa valise. Le vieil homme lui fit un signe de la main, ne pouvant pas articuler mot avec la brindille qu’il mâchonnait sans pitié, lui indiquant le chemin à prendre pour sa nouvelle vie.  Elle avait désormais encore 5 kilomètres à faire à pied avant d’arriver. En aucun cas découragée, elle le remercia et s’engagea sur le sentier de la forêt. Derrière elle, elle laissa son passé sous forme d’une douce odeur de lavande, et avant de disparaitre dans les ténèbres des bois, le fermier put apercevoir sa silhouette svelte habillée de sa longue jupe noire voletant au vent et son chemisier blanc se froissant sous l’effet de la brise.

    Après une bonne heure de marche régulière, la jeune femme aperçut enfin une cour. Cachée au fond des bois, cette maison était vraiment isolée. Une grande demeure à la française imposante s’offrait à elle. Comment ces gens arrivaient-ils à vivre aussi loin de tout  se demandait la jeune femme ?. Sur ces pensées, elle traversa la cour de gravillons en évitant de trébucher à cause de ses talons, se dirigeant vers les escaliers qui menaient à la grande porte d’entrée. Elle posa sa valise à terre et eut un moment d’hésitation lorsqu’elle voulut toquer. Etait-ce vraiment la seule solution ? Faisait-elle le bon choix en venant ici ? Oui, elle en était certaine, sa vie allait enfin pouvoir reprendre son cours, elle pourrait de nouveau revivre. Elle prit le butoir à tête de lion entre sa main et le frappa contre la porte. L’écho de son geste raisonna dans la cour, faisant s’envoler en croassant quelques corbeaux. Puis aucun bruit, si ce n’est à l’intérieur de la maison un bruit régulier de talons sur le marbre se rapprochant. Elle se redressa pour montrer à ses employeurs la meilleure des volontés et la porte s’ouvrit. Sur le pas de la porte se dressait une femme d’âge mûr, au physique plutôt opulent et au regard sévère. Elle était plus petite qu’elle, mais sans qu’elle sache pourquoi elle paraissait plus imposante et lorsque son regard se posa sur elle, la jeune femme déglutit. Cependant cela ne l’empêcha pas de reprendre son sang froid et de se présenter courtoisement.

    « -Bonjour, je suis Adélaïde, votre nouvelle femme d’entretien. Je suis ravie de faire votre connaissance. »

     Son employeuse la relooka de haut en bas sans même bouger la tête et soupira.

    « -Je ne m’attendais pas à quelqu’un d’aussi chétif que vous. Enfin, je vais m’en contenter, ma foi. »

    Dans son for intérieur, Adélaïde s’offusqua de se faire juger de cette manière par une inconnue. Mais elle ne parut pas froissée extérieurement, elle garda ses commentaires déplacés pour elle et préserva ses expressions qui auraient pu lui porter préjudice. La vieille femme la fit rentrer et referma la porte derrière elle sèchement. Alors qu’elle lui faisait visiter les lieux, elle se présenta.

    « -Je suis Madame Duchamps, votre employeuse. Etant donné votre statut inférieur au mien, je vous demanderais de ne pas oublier votre place et d’être respectueuse. Les règles sont simples ici, faites vous la plus discrète possible, ne cassez rien, ne vous révoltez pas, ne vous mêlez que de ce qui vous regarde et restez polie avec les autres habitants de cette demeure, n’oubliez pas que, qui que vous croisiez ici est d’un rang incomparable au vôtre et que vous leur devez un respect imparable. De plus, je veux venant de vous une fidélité indiscutable et cartésienne, un travail soigné et pointilleux. J’aime particulièrement lorsque les petites rainures de mes fenêtres sont parfaitement propres, me suis-je bien faite comprendre ?

    -Oui, Madame, parfaitement.

    -Bien. J’espère que vous serez plus efficace et correcte que toutes les autres potiches avant vous, ajouta-t-elle en balayant son commentaire d’un revers de main.

    -Je l’espère aussi.

    -Parfait. Je vais terminer la visite. »

     Selon ses dires, elle me fit faire le tour de la maison, se permettant un petit commentaire dans certaines pièces notamment sa chambres qu’elle ne voulait pas que je nettoie sans autorisation et que j’y entre sans permission ainsi que la cave dont elle m’interdit tout bonnement l’entrée sans même se justifier. La demeure était si grande que si Adélaïde n’avait pas été aussi attentive elle se serait certainement perdue plus tard. Elle s’étendait sur un étage et on y comptait ainsi la cave, le rez-de- chaussée et le premier étage. On pouvait y dénombrer plusieurs salles de repos, de nombreuses chambres meublées ou non, de même vis-à-vis des salles de bains et cabinets. Les seules salles qui se différenciaient des autres étaient la cuisine, immensément grande aussi avec tous les outils nécessaires pour lancer une véritable industrie de petits cuisiniers, tellement qu’Adélaïde se demanda un court instant si la place si importante dans cet endroit n’était pas tout simplement pour effectuer quelques activités macabres. Elle secoua la tête pour effacer cette idée saugrenue de son esprit. Et cette cave que Madame Duchamps lui montra seulement de l’extérieur, on y accédait par un couloir qui se trouvait au fond de la maison. Là une porte en bois où l’on ne pouvait atteindre cette cave qu’en descendant les escaliers abruptes, dangereux et peu éclairés. Au bout de ceux-ci, un mince couloir qui menait à une nouvelle porte en sapin jonchée d’une ouverture bardée de barreaux en métal et derrière, la fameuse cave qui était abandonnée depuis quelques années selon les dires de Madame. Ainsi fut la seule impression qu’elle eut de cette cave : son extérieur peu rassurant.

    Peu de personnes vivaient ici, comme put le remarquer par la suite Adélaïde. Parmi les habitants de cette demeure, autre que Madame, se trouvait le cuisiner Gustave, un homme à l’opulence semblable à celle de Madame Duchamps. Il devait avoir une cinquantaine d’années et se baladait avec une ceinture de couteaux ajustée au- dessus de son tablier jauni et sali, tout cela avec une expression perverse continuelle figée sur son visage. Son sourire restait ce qu’il y avait de plus angoissant dans ce personnage, un sourire psychopathe jonché de grosses lèvres baveuses. Sa bedaine tombante et ses quelques cheveux restant plaqués sur son crâne, cet homme, bien que sa largeur concurrença celle de son employeuse, était massif et imposant. Il  semblait avoir un lien de parenté avec Madame à en juger par quelques traits communs. Adélaïde se promit d’éviter au maximum le contact avec cet individu.

    Monsieur Duchamps concluait la pauvre liste d’occupants. Il n’était pas souvent à la maison au plus grand soulagement d’Adélaïde qui le craignait plus que tout. Les deux autres étaient de maigres fretins à côté de lui. Elle ne l’avait croisé que le lendemain de son embauche. Alors qu’elle s’activait à astiquer les vases dans un coin reculé de la résidence, elle fit sa rencontre. Un homme imposant et inquiétant qui ne faisait que passer. Elle ne l’entendit pas arriver et par la suite, lorsqu’elle avait le plus besoin de s’endormir, elle l’imaginait involontairement se déplacer tel un fantôme, ce qui n’aidait pas ses insomnies. Il paraissait accompagné par l’obscurité car où qu’il aille, on ne pouvait le distinguer complètement. Ce jour-là, il s’était placé devant la fenêtre, si bien qu’elle le vit à contre-jour. Une masse intimidante qui la surplombait et la fixait de ses yeux cruels et  impitoyables furent les seules choses qu’elle put entrapercevoir en plissant les yeux. Il semblait contenir en lui toute la haine du monde et une aura malveillante planait autour de lui. Ses vêtements distingués et bien ajustés le rendaient encore plus menaçant et si on lui avait dit que cet homme était un bourreau ou un tueur sanguinaire, elle l’aurait cru sur le champ. Lorsqu’il ouvrit la bouche, ce fut avec froideur qu’il s’adressa à elle.

    « -Qui êtes-vous ? »

    Elle tressaillit rien qu’en rencontrant son regard. Elle reposa maladroitement ce qu’elle tenait entre ses mains et s’inclina poliment.

    « -Je suis Adélaïde, votre nouvelle femme d’entretien. Enchantée. »

    Il continua de la fixer sans répondre quelques instants.

    « -Aimez-vous les histoires ?

    (Elle écarquilla les yeux, étonnée d’une telle question avant de reprendre son sang -froid.)

    -Je crois…Puis-je vous demander pourquoi vous me posez une telle question ? »

    Il se retira de la fenêtre et s’approcha d’elle, la faisant reculer de quelques pas. Il se pencha dans sa direction, les mains dans les poches et eut un rictus.

    « -Parce que j’espère pour vous que vous n’êtes pas d’une nature curieuse… ça serait dommage de gâcher un si beau visage comme le vôtre… »

    Figée de terreur, ses lèvres tremblèrent. Fier de voir que son petit numéro avait parfaitement marché sur elle, il se redressa et ricana, toujours en la regardant droit dans les yeux. Alors qu’il avait fait volteface tranquillement et commençait à s’éloigner, il ajouta d’un geste de la main sans même se retourner dans sa direction :

    « Je reste ici jusqu’à demain matin. Si l’envie vous prend, passez me voir dans ma chambre, je serai ravi de faire plus ample connaissance avec vous… »

     

    Et sur ces mots il repartit en s’esclaffant. Dans un coin de sa tête, elle écrivit en gras et majuscules « NE SURTOUT PAS ALLER DANS LA CHAMBRE DES DUCHAMPS » et le surligna plusieurs fois vivement. Elle avait clairement compris qu’en plus de l’avoir menacée, il l’avait clairement invitée à tromper sa patronne. Elle en resta pétrifiée de nombreuses minutes et dut s’appuyer contre la commode d’à côté pour reprendre son souffle. Jamais un homme ne lui avait fait un effet pareil, elle se sentait toute petite et fragile comme un lapin. Elle aurait pu croiser Jack l’Eventreur au coin d’une ruelle sombre, l’émotion aurait été identique. Elle en ferma même à clé sa chambre le soir et la garda fermement dans sa main lorsqu’elle fut couchée, de peur qu’il la rejoigne. Elle ne trouva cependant pas le sommeil cette nuit-là, comme beaucoup de nuits antérieures d’ailleurs. Mais ce n’était pas ses démons du passé qui la hantaient cette nuit-là, c’était le regard, le rictus de cet homme, et l’idée même qu’il se trouvait peut-être derrière sa porte.


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    Les flammes dansaient devant les yeux de la petite accompagnées d’un hurlement en fond tout droit sorti des enfers. Presque fascinée, elle ne prêtait attention qu’à ce feu qui lui ravivait tant de souvenirs. Elle assistait à travers ces flammes à des flash-backs de son passé se déchainant au rythme des crépitements. Elle ne bougea pas pendant de longues minutes, fixant cette demeure prendre feu avec un sentiment indescriptible. Les lèvres pincées, chaque chute d’un morceau de cette maison accélérait son rythme cardiaque autant que lorsque chaque souvenir lui revenait de plein fouet. Les cris de l’homme à l’intérieur avaient cessé depuis déjà 2 minutes et elle ne ressentait qu’une sorte d’apaisement mêlé à une sensation de devoir accompli. «  Plus jamais » et « C’était pour lui, pour EUX. » pensait-elle en boucle. La chaleur fit soudainement éclater les vitres de la résidence, envoyant une bourrasque d’air chaud au visage de la jeune fille et par la même occasion chassant toutes ses pensées. Elle devait partir maintenant.

    Regardant un dernier instant le toit s’affaisser dans un crépitement et une explosion de flammes, elle se retourna et entreprit le chemin vers la route, vers sa famille. Elle boitait et se tenait toujours le bras, mais c’était inconscient, pour le moment, l’adrénaline que lui provoquait ce feu engourdissait toutes ses blessures et les rendaient imperceptibles. Elle savait cependant que sa souffrance physique, elle la retrouverait d’ici quelques minutes, mais ce dont elle était sûre, c’est qu’elle laissait derrière elle sa souffrance psychique, celle qu’elle avait accumulée depuis tant d’années dans ce lieu et qui l’avait tant fait pleurer.

    Maintenant, elle pouvait retrouver la paix. Maintenant et à jamais, plus jamais de douleur.


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